La perception éclairée par l’art

L’artiste americain Maurice Grosser a donné, dans un petit livre remarquable intitulé The Painter’s Eye, un aperçu précieux sur la manière;: dont l’artiste lui-même «voit» son sujet et utilise son moyen d’expression propre pour rendre cette perception. Le chapitre qu’il a consacré au portrait présente un intérêt particulier pour l’étude de la proxémie. Pour Grosser, le portrait se distingue de toutes les autres formes de perception par la proximité psychologique qu’il implique, et qui «dépend directement de la distance physique réelle, mesurable, qui sépare le modèle du peintre». Pour Grosser, cette distance se situe entre un mètre vingt et deux mètres quarante. C’est cette relation spatiale de l’artiste à son sujet qui détermine le caractère spécifique du portrait, «cette sorte de communication particulière – presque une conversation – que le spectateur est en mesure d’entretenir avec la personne peinte». Grosser procède ensuite à une description du travail du portraitiste dont le caractère passionnant ne tient pas seulement à la façon dont il aborde la technique, mais aussi à l’acuité avec laquelle il lie la perception de la distance aux relations sociales. Les relations spatiales qu’il décrit sont pratiquement identiques à celles que j’ai découvertes au cours de mes propres recherches et à celles que Rediger a observées chez les animaux : « Au-delà de la distance de quatre mètres, soit deux fois la hauteur de notre corps, la silhouette humaine peut être vue dans son entier et perçue comme une totalité. A cette distance, nous sommes essentiellement conscients de ses contours et de ses proportions : un homme ressemble alors à une forme découpée dans du carton et il paraît n’avoir qu’un faible rapport avec notre propre personne. Ce sont seulement la solidité et la profondeur des objets tout proches qui nous permettent d’éprouver de la sympathie ou de nous identifier avec ce que nous regardons. Située à une distance égale à deux fois sa hauteur, la silhouette humaine est perçue immédiatement au premier regard … elle est saisie comme une unité et un tout. A cette distance, le caractère d’un personnage n’est pas donné par l’expression ou les traits du visage, mais par la position des membres … Le peintre regarde son modèle comme si c’était un arbre dans un paysage ou une pomme dans une nature morte – la chaleur personnelle du modèle ne le trouble pas. «Mais la distance propre au portrait se situe entre un mètre vingt et deux mètres quarante. Dans ce cas, le peintre est assez proche de son modèle pour ne pas avoir de difficulté à en distinguer les formes dans leur solidité, mais assez éloigné pour ne pas être gêné par la déformation du raccourci. Ainsi, à la distance normale de l’intimité sociale et de la conversation courante, l’âme du modèle commence à transparaître. A moins d’un mètre, à portée de main, la présence de l’âme est trop accaparante pour permettre aucune observation dési1ltéressée. Ce n’est plus la distance du peintre mais celle du sculpteur qui doit, lUi, être suffisamment près de son modèle pour juger des formes par le toucher. « A portée de main, les problèmes de la déformation visuelle rendent le travail du peintre trop difficile. De plus, la personnalité du modèle pèse trop lourdement. L’influence du modèle sur l’artiste est alors trop puissante et fait obstacle au détachement nécessaire. Cette distance à portée de la main ne convient pas au rendu visuel, mais elle est propice aux réactions motrices, à l’expression physique des sentiments , qu’il s’agisse de comportements agressifs ou amoureux. » (C’est nous qui soulignons.) Il est remarquable que les observations de Grosser recoupent les données proxémiques concernant l’espace personnel. Bien qu’il use d’une autre terminologie, Grosser distingue effectivement ce que j’ai appelé les distantes intime, personnelle. sociale et publique. Ses critères spécifiques d’appréciation des distances sont également intéressants: ils comprennent le contact, l’absence de contact, la chaleur dégagée par le corps, la perception des détails visuels et leur déformation lorsqu’ils sont vus de très près, la constance de la taille, la rondeur stéréoscopique et l’aplatissement de l’objet au-delà de quatre mètres. La portée des observations de Grosser ne se limite pas à l’évaluation des distances optimales pour le peintre ; elle réside dans la façon dont il précise les cadres spatiaux inconscients et conditionnés par la culture que l’artiste et son modèle projettent dans la séance de pose. Le peintre, que sa formation a sensibilisé au champ visuel. explicite les schèmes qui sous-tendent son comportement. C’est pourquoi l’artiste ne nous apporte pas seulement son témoignage sur les valeurs majeures d’une culture, mais sur les éléments micro culturels qui les constituent.»

Hall, Edward T., La Dimension Cachée, 1971, Editions du Seuil (1e édition, 1966, New York, Doubleday & C°), p100-102.

Lucie Girardot, Isotta Lercari, Thaddée Tiberghien

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