Histoire du café, troisième-lieu par excellence

Lieu de rencontres ou de réunions par excellence, lieu où l’on observe, écoute, où l’on se pose pour écrire ou pour lire, lieu où l’on attend l’être cher ou la fin de la journée. Lieu où l’on entre, pour consommer boissons chaudes ou froides ou pour déjeuner sur le pouce, le café est le havre de décélération de sociétés constamment en surchauffe, victime de la dictature horlogère, synonyme de civilisation contemporaine.

Monique Eleb (Unité « Architecture, urbanisme sociétés ») observe que les fonctions du café, son décor, son mobilier (avec l’introduction de l’idée de « lounge »), le style du service et ce qu’on y consomme se redéfinissent depuis une vingtaine d’années. Comme c’est le cas pour la place qu’il occupe dans la topographie et les rythmes urbains. Ce renouvellement participe des recompositions affectant l’emploi du temps et de l’espace des habitants de la capitale et de sa région, pour qui aujourd’hui le café apparaît souvent comme un « troisième-lieu », lieu de médiation, après la maison et le bureau.

On peut toutefois s’interroger sur la véritable nature de ce « troisième-lieu » lorsque l’on étudie rétrospectivement le rôle qu’ont tenu les cafés dans la société face au phénomène actuel de gentrification de la clientèle qui se retrouve dans des cafés design, aux clients branchés ou dans des cafés faussement anciens, avec des références populaires ou bourgeoises.

L’origine orientale des cafés

Le café prend ses racines au Moyen-Orient. En Perse, les cafés étaient appelés au XVIème siècle, qahveh-khanek. Lieux de socialisation où les hommes se rassemblaient pour boire du café, écouter de la musique, lire, jouer ou écouter la lecture du Shâh Nâmâ (livre retraçant l’histoire de l’Iran de l’origine du monde jusqu’à l’arrivée de l’Islam). Dans l’Iran moderne, les cafés sont toujours fréquentés par les hommes. La télévision y a remplacé les jeux de société ainsi que la musique.

L’arrivée des cafés en Europe

La passion pour le moka atteint Venise en 1615 et le premier café européen, quant à lui, apparaît à Vienne en 1640. A Londres, un jeune arménien, Pasqua Rosée, ouvre le premier café. L’engouement du public pour ce nouveau breuvage est immédiat et plus de 2000 établissements sont créés au cours du XVIIème siècle. A la différence des clubs de gentlemen, réservés à l’élite nantie, les cafés sont ouverts à tous. Les deux seules conditions nécessaires pour y entrer sont :

– Un prix d’entrée modique : un penny . Selon Joffre Dumazedier, c’est « le salon du pauvre »

– Le port de vêtements respectables et propres.

Thomas Macauley écrit dans son roman History of England que « le café est comme la seconde maison du londonien ». Déjà à cette époque, les cafés sont au centre de la vie sociale dans la capitale anglaise.

Avant l’établissement des cafés en Europe, d’autres endroits de socialisation existaient comme les tavernes mais il s’agissait de lieux de dépravation où l’on buvait principalement de l’alcool ce qui empêchait de conserver un esprit clair propice aux débats.

En France, Jean de la Rocque, négociant introduit la fève de café à Marseille vers 1644. Celle-ci devient à la mode quelques années plus tard en 1660 pour s’étendre jusqu’à Lyon.

Les premiers cafés parisiens

Ce n’est qu’à partir de 1669 que l’usage du café se répand vraiment à Paris. Grâce à l’introduction de la fève par Jean de Thévenot, voyageur français, qui en avait favorisé l’introduction dès 1657 tout comme Soliman Aga Mustapha Raca, émissaire du Sultan Mehmed IV qui offrait à ses visiteurs, sous le règne de Louis XIV, du café dans des tasses de porcelaine du Japon. Le prix très élevé de la fève de café réservé aux seuls grands seigneurs la consommation de ce produit de luxe.

En 1672, un Arménien nommé Pascal ouvrit à la foire Saint-Germain une maison du café semblable à celles vues à Constantinople. Encouragé par le succès obtenu, il transfère son petit établissement quai de l’école, aujourd’hui, quai du Louvre. Bien que la « liqueur arabesque » y soit vendue à prix raisonnable, il doit fermer boutique et se retire à Londres.

Un autre Arménien, Malisan, ouvre un café rue de Bussy et y vend aussi tabac et pipes. Grégoire, son fils, lui succède. Après de nombreux déménagements, Grégoire voit prospérer ses affaires à partir de 1680. A cette époque, d’autres cafés voient le jour, sous le modèle oriental. Il s’agit principalement de réduits sales et obscurs, où l’on fume, où l’on boit de la mauvaise bière et du café frelaté. Leur clientèle y est alors limitée aux classes les plus pauvres.

Un sicilien du nom de Francesco Procopio qui avait servi, en 1672, comme garçon chez Pascal l’Arménien, ouvre, en 1686,  un café proposant boissons, sorbets, gâteaux et qui affiche les nouvelles du jour. C’est en 1702 qu’il rachète à Grégoire l’établissement situé en face de la Comédie Française et qui porte encore aujourd’hui le nom de Procope. Il le fait luxueusement décorer et  compte bientôt une nombreuse clientèle. Le Procope voit dès lors défiler nombre des écrivains de la capitale, comme Voltaire, Diderot, Rousseau, puis les révolutionnaires, américains d’abord, comme Benjamin Franklin, John Paul Jones ou Thomas Jefferson, puis français, comme les Cordeliers Danton et Marat. Il reste aujourd’hui l’un des rendez-vous parisiens des arts et des lettres.

Le rôle du café dans la société

Le café s’est révélé un véritable catalyseur du siècle des lumières qui a élaboré une nouvelle philosophie mettant l’accent sur la rationalité et la logique dans le but de battre en brèche la tradition, la superstition et la tyrannie qui régnaient alors. Très vite, il est devenu un centre de diffusion des idées nouvelles et de l’actualité. Véritable centre de transmission des renseignements, les discussions intellectuelles y ont naturellement prospéré. Selon Honoré de Balzac : « Le comptoir d’un café est le parlement du peuple ». Tout le monde avait droit à la parole, même s’ils n’étaient pas gentilshommes ou riches. Les différences sociales y sont gommées. Dans ces lieux, tous les grands sujets, religion, politique, arts… sont abordés. C’est dans cette ambiance que les philosophes des Lumières pouvaient enseigner leurs théories. La parole libérée dans les cafés a ainsi ouvert la voie à deux révolutions importantes, la révolution française et la révolution américaine. On dit même que le projet de constitution des Etats-Unis a été conçu au Café Procope.

À la mort de Voltaire, à la mort de Marat, à la mort de Saint-Fargeau, leurs dépouilles sont exposées dans des cafés.

Interdites ou surveillées de près, les associations politiques ont, depuis le XVIIIème siècle, élu les cafés pour y tenir leurs réunions. Pendant la Révolution, les cafés abritent le siège des sociétés patriotiques et autres clubs. Le Procope accueille tour à tour le club des Cordeliers, très proche des classes populaires, ou le club des Jacobins, plus élitiste. De là, à l’abri des regards, partent les émeutes ou les coups d’État.

Sous la Révolution, les cafés deviennent le siège des chapelles politiques : café des Montagnards, des Girondins, des Royalistes, des Dantonistes ou des Sans-Culottes. Parce qu’il est discret et qu’il constitue souvent un terrain neutre, le café permet alors aux politiques de faire des alliances, contre-nature, mais terriblement efficaces. C’est dans une arrière-salle du café de la rue du Paon que s’échange, le 23 octobre 1792, le fameux baiser entre la Montagne et la Gironde dont parle Victor Hugo dans Quatre-vingt treize. Plus tard, face à un régime parlementaire très fluctuant, le café est un terrain propice aux alliances des Républicains. C’est ainsi au café Riche que s’organise, en 1877, le rassemblement au centre gauche de l’union républicaine autour de Gambetta ruinant toute possibilité de restauration de la Monarchie. C’est au moment où la presse connaît une véritable révolution dans son mode de fonctionnement que le café accueille les journalistes non seulement pour recueillir des informations, mais aussi pour y écrire leurs articles. Il y a bien avec la presse, d’un côté, et les cafés, de l’autre, une synergie qui est le socle même de notre culture républicaine. Ainsi, véritable prolongement de la place publique, au café, on parle de tout, les idées foisonnent, les esprits s’échauffent et de grands courants politiques en naissent.

Pendant longtemps, et jusqu’aux années 1970, le café demeure  le lieu où circule l’information nationale. Aujourd’hui encore, c’est dans le café du village ou du quartier que l’on apprend les ragots, bref, la vie de tous les jours. Le café est par excellence le lieu de la rumeur. C’est aussi le lieu où la police recrute une grosse partie de ses informateurs et de longue date. En effet, dès le XVIIIème siècle, elle a considérée d’un mauvais œil la multiplication de tels endroits et entrepris systématiquement de les contrôler. Balzac, 1816 : « Un jeune commis voyageur nommé Gaudissart, habitué du café David, se grise de 11 heures à minuit, avec un officier à demi-solde. Il eut l’imprudence de parler d’une conspiration ourdie contre les Bourbons, assez sérieuse et près d’éclater. On ne voyait plus dans le café que le père Canquouelle qui semblait endormi, deux garçons qui sommeillaient et la dame du comptoir. Dans les 24 heures, Gaudissart fut arrêté, la conspiration était découverte. Deux hommes périrent à l’échafaud. Ni Gaudissart ni personne ne soupçonna jamais le brave père Canquouelle d’avoir éventé la mèche. On renvoya les garçons, on s’observa pendant près d’un an et l’on s’effraya de la police. »

Dans les Confessions, Jean-Jacques Rousseau écrit : « Voltaire avait la réputation de boire 40 tasses de café chaque jour pour l’aider à rester éveillé pour penser, penser, penser à la manière de lutter contre les tyrans et les imbéciles ».  Denis Diderot dans le Neveu de Rameau évoque sa distanciation des événements et parle du refuge donné par le café de la Régence où il pouvait jouer aux échecs, observer et converser avec tous, y compris avec des excentriques.

Nous pouvons donc constater comment, à partir d’un breuvage et du lieu où on le consomme, un environnement nécessaire à la diffusion des pensées des philosophes des Lumières a pu naître et transformer en profondeur notre société.

Le café a longtemps été le point de ralliement de ceux qui n’ont pas de domicile, des marginaux qui viennent y trouver un refuge. Si les hommes vont au café, c’est aussi pour lutter contre le froid, la solitude d’une chambre de bonne pour l’étudiant, d’une chambre au foyer pour l’ouvrier émigré, de la rue pour le SDF. Lieu d’accueil, lieu de travail, lieu de rendez-vous, lieu de prosélytisme, le café est également un endroit privilégié pour tous ceux qui ont été chassés de chez eux. C’est un lieu qui multiplie les possibilités d’intégration. Le café est un véritable chaudron où, toutes générations confondues, se brassent les idées et se mélangent les classes sociales, vecteur de démocratie.

Si les cafés n’étaient, à l’origine, que le lieu spécialement affecté à la consommation d’un produit coûteux et novateur, leur démocratisation et l’élargissement de leur clientèle leur ont permis d’endosser un rôle politique majeur grâce à la liberté de parole qui y régnait et au brassage des idées.

Ils sont devenus au peuple ce que les salons étaient à l’aristocratie. Le terreau indispensable dans lequel des idées contestataires nouvelles ont pu germer puis se développer, dans la discrétion d’une arrière salle d’abord, avant de se propager à la rue ensuite.

Ils sont, en quelque sorte, un premier bastion, la structure de base de la démocratie, l’antichambre des assemblées de représentation de la population.

Pour enrayer la baisse de leur nombre en France, l’Institut de développement des cafés, cafés-brasseries et le Syndicat national des hôteliers, restaurateurs, cafetiers, traiteurs préconisent le développement de labels, de bars à thèmes, bars à vins.

Nous sommes en droit, cependant, de nous demander si une telle politique de spécialisation ne va pas bouleverser les valeurs initiales du café en supprimant la mixité sociale.

A l’image des cybercafés ou des repaircafés, de nouveaux services peuvent être proposés aux utilisateurs afin de diversifier l’offre et de maintenir des lieux de médiation les plus neutres possibles.

 

Jean-Maxime Descheemaekère, Ali Khabacha & Alexandre Marionneau

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