Le palais idéal, fait d’un Marginal Majeur par son entreprise

La marginalité d’une personne peut se manifester par la production méticuleuse d’édifices étonnants alors que rien ne la destinait à cela. Cela crée des œuvres architecturales hors normes, qui ne prennent pas en compte les standards, ou ce qui a été fait mais adoptent un langage unique issue d’un processus de création personnel. Ces œuvres marquent un site et étonnent les personnes qui y sont confrontées. Des personnalités comme le facteur cheval, Niki de Saint Phalle ou Jean-Pierre Raynaud illustrent cette figure de la marginalité choisit par la création d’œuvre architecturale.

« Fils de paysan je veux vivre et mourir
pour prouver que dans ma catégorie
il y a aussi des hommes de génie
et d’énergie. Vingt-neuf ans je suis resté
facteur rural. Le travail fait ma gloire
et l’honneur mon seul bonheur ;
à présent voici mon étrange histoire.
Où le songe est devenu,
quarante ans après, une réalité. »

Ferdinand Cheval, mars 1905

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Une entreprise colossale, un seul homme

Ferdinand Cheval , dit le Facteur Cheval, est autodidacte, à partir de l’âge de 43 ans, il bâtit lui même l’impressionnant Palais Idéal à Hauterives dans la Drôme. Rien ne destinait ce facteur en milieu rural à devenir le bâtisseur et le sculpteur visionnaire que l’on reconnait en lui, il nait en 1936 dans une famille paysanne assez pauvre et ne fréquentera que très peu l’école. Il consacre pourtant 33 ans de son existence à façonner, nuit après nuit, son œuvre de stéréotomie.  Relevant d’aucun courant artistique, d’aucune technique architecturale, ce monument est l’illustration d’une architecture naïve et de l’art Brut. Son inspiration provient de son imagination et de l’interprétation qu’il fait d’architectures Asiatiques qu’il voit dans des revues.

Dans sa lettre de 1897, le Facteur Cheval relate à l’archiviste départementale les circonstances et les étapes de son travail.

«Un jour du mois d’avril 1879, en faisant ma tournée de facteur rural à un quart de lieue avant d’arriver à Tersanne. Je marchais vite, lorsque mon pied accrocha quelque chose qui m’envoya rouler quelques mètres plus loin. Je voulus en connaître la cause. Je fus très surpris de voir que j’avais fait sortir de terre une pierre à la forme si bizarre, à la fois si pittoresque que je regardais autour de moi. Je vis qu’elle n’était pas seule. Je la pris et l’enveloppait dans mon mouchoir de poche et je l’apportais soigneusement avec moi me promettant bien de profiter des moments que mon service me laisserait libre pour en faire provision.

A partir de ce moment, je n’eu plus de repos matin et soir. Je partais en chercher ; quelque fois je faisais 5 à 6 kilomètres et quand ma charge était faite je la portais sur mon dos. Je commençais à creuser un bassin dans lequel je me mis à sculpter avec du ciment toute espèce d’animaux. Ensuite avec mes pierres je commençais une cascade. Je mis deux années pour la construire. Une fois terminée, je me trouvais moi même émerveillé de mon travail. Critiqué par les gens du pays, mais encouragé par les visiteurs étrangers, je ne me décourageais pas. J’avais fait de nouvelles découvertes de pierres plus belles les unes que les autres, à Saint-Martin-d’août, à Treigneux, à Saint- Germain, espèce de petites boules rondes. Je me mis à l’oeuvre.

Je commençais une grotte et une seconde cascade de manière que ma grotte se trouve entre deux. C’est ce qui forme tout le milieu du monument. Je mis encore trois ans pour l’achever. Toujours de plus en plus enchanté de mon travail ; l’idée me vient ensuite qu’avec mes petites boules rondes que j’avais trouvées à St-Germain, à Treigneux, ainsi qu’à St-Martin-d’Août je pourrais me faire un tombeau dont le style serait seul au monde et me faire enterrer dans le rocher à la mode des rois pharaons et dont la forme serait Egyptienne. Je me mis à creuser la terre et dans la terre j’ai formé une espèce de rocher et dans ce rocher j’ai creusé des cercueils. Ces cercueils sont recouverts de dalles qu’on enlève à volonté, fermés eux-mêmes par une porte en pierre avec une seconde en fer.

Sur ce rocher souterrain, j’ai élevé le monument dont la largeur a douze pieds et la longueur quinze. Le monument est supporté par 8 murailles dont la forme des pierres est des plus pittoresque. Les façades du levant ainsi que celles du nord sont supportées chacune par 4 colonnes qui soutiennent les dentelures du monument. Au milieu, une jolie couronne de pierres faite avec des petites boules rondes.

Plus haut la grotte de la vierge Marie ; les 4 évangélistes dont 2 de chaque côté. Un calvaire avec des Anges soutenant des couronnes, ainsi que des pélerins. Plus haut une seconde couronne avec l’urne mortuaire, au dessus de l’urne, un petit Génie. Ce monument a plus de 30 pieds de hauteur. On arrive au sommet par un escalier tournant. J’ai encore travaillé 7 ans pour l’achever en y travaillant nuit et jour. En apportant mes pierres sur mon dos, quelque fois de 15 kilomètres, le plus souvent la nuit.

Toujours pour occuper mes moments de loisirs et pour faire la symétrie avec le reste du monument, j’ai voulu y ajouter un Temple Hindou dont l’intérieur est une véritable grotte et cette grotte en forme plusieurs petites et dans ces petites grottes j’y dépose des fossiles que je trouve dans la terre. L’entrée en est gardée par un groupe d’animaux tels que : ours, serpent boa, crocodile, lion, éléphant et autres animaux de ce genre toujours trouvés dans la terre ainsi que des troncs d’arbres.
De l’autre côté 3 géants et deux momies ; le tout égyptien, de même plus haut on y trouve 2 figuiers de barbarie, des palmiers, des oliviers et un aloès. On arrive au sommet de la tour par un escalier tournant. A l’entrée de cet escalier se trouvent 4 colonnes en formes barbaresques. J’ai encore mis quatre ans pour construire ce temple Hindou.

Toujours avec le même courage et la persévérance voilà 2 ans que j’ai commencé une galerie du côté couchant avec des hécatombes de chaque côté de 12 pieds carrés qui communiquent soit avec le Temple hindou ou avec le tombeau. En dessus des hécatombes et de la galerie se trouve une terrasse très vaste d’une longueur de 22 mètres. On y arrive aussi par des escaliers à la seule fin que les visiteurs puissent dominer tout le monument à leur aise.

Les touristes sont venus cette année en grand nombre, beaucoup plus que les années précédentes et tous partent de chez moi émerveillés de mon monument ; ils admirent surtout le travail et la persévérance que j’ai apporté à cet ensemble merveilleux qui s’appellera, je l’espère : Seul au Monde.
Voilà dix huit ans que je travaille et il me faut encore deux ans pour achever l’intérieur et l’extérieur de mon rêve qui aura duré 20 ans. J’ai commencé ce travail gigantesque à l’âge de 43 ans. Je n’ai pas servi le gouvernement comme soldat mais je l’ai servi près de trente ans comme facteur des postes.

Comme il faut que je donne un nom à mon travail, je vous prie, Monsieur de lui donner vous-même un nom d’ensemble ou détaillé comme vous le jugerez à propos. Vous êtes à même de le trouver mieux que personne. Je tiens à vous renouveler que les frais occasionnés par la correspondance ou autres seront tous à ma charge. Je vous serais bien obligé de me les faire connaître. Trop heureux que vous vouliez bien consentir à m’adresser une petite biographie dont je garderai pour vous une sincère reconnaissance pour toute la peine que vous aurez prise pour moi.

Veuillez recevoir Monsieur Lacroix, l’expression de mon profond respectueux. Votre très humble serviteur»

Esther ADEQUIN, Emilie BERTHELOT, Julien DENIS, Sarah VASSEUR

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