La presse écrite et la dite indépendance d’aujourd’hui

Couv' AMC

L’effacement du journalisme critique en architecture

Les médias se disent aujourd’hui libres et indépendants. Auparavant, il étaient placés sous la tutelle de l’état qui dictait des informations et validait les sujets en phase avec ses propres idéaux politiques et sociaux. D’une certaine manière, cette liberté conquise du journalisme est vraie, mais d’autres facteurs moins visibles viennent pourtant la compromettre.

Nous allons prendre pour exemple le magazine AMC, qui nous rapproche plus clairement du champ architectural, mais la situation est identique ou pire dans les autres types de presse.

Ce magazine est la possession du groupe Moniteur. Comme beaucoup d’autres, c’est un groupe à but lucratif. Dans un contexte de recul évident de la presse écrite par rapport à la presse numérique ainsi qu’une politique de réduction systématique des coûts, la survie de l’édition papier pose problème. Il faut être « rentable » ! Les journalistes, de moins en moins nombreux, doivent accomplir un travail plus conséquent et dans des délais plus rapides, ce qui implique un sous-traitement à plusieurs échelles. La rapidité de traitement induit un temps de recherche et de renseignement sur un sujet donné dorénavant amoindri et simplifié, ôtant une certaine part de sa réalité objective. De plus, les journalistes n’ont plus réellement le temps de se renseigner eux-même et de trouver par leurs propres idéaux des sujets actuels. Cette logique de réduction systématique des coûts dans le champ du journalisme entraîne l’apparition, dans les grandes agences d’architecture, des comités de presse. Ceux-ci rédigent intégralement des articles, proposent des photographies ainsi que des plans sous la forme de communiqués de presse finis, adaptables à tous publics, même totalement néophytes. Le journaliste a alors toutes les raisons d’accepter ces communiqués, ils sont déjà faits, sont très fournis en documents et sont vendeurs, vendeurs d’une architecture. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si tous les magazines parlent d’un sujet identique, d’une manière « différente ».

Prenons comme exemple le MUCEM de l’agence Rudy Ricciotti (associée à Roland Carta, totalement effacé de la scène) à Marseille. Cette boite, certes architecturalement riche et travaillée, a étrangement été publiée par tous les magazines d’architecture et dans des proportions vertigineuses (livres spécifiques, articles, photographies, médias de masse, etc…) pour s’imposer comme une référence incontestable en matière d’architecture actuelle. Ici, c’est le comité de presse de l’agence qui a rédigé les articles et s’est occupé de les diffuser. Bon, à la rigueur, pourquoi pas ? Sauf qu’à l’évidence, ce comité de presse de l’agence manque d’objectivité. Il défend sans aucun doute les intérêts de celle-ci et omet, volontairement, des données qui pourraient compromettre la réussite médiatique du projet. Rédiger un article sur son propre projet et rédiger un article sur un autre projet n’implique évidemment pas la même objectivité et donne un regard biaisé et orienté, qui manque cruellement de recul sur le projet en question.

Ce musée a tout de même coûté la coquette somme de 167 000 000 d’euros, dont 65% financé par l’état et 35% par les collectivités territoriales. N’étant évidemment pas le seul dans le coin, d’autres projets voisins comme ce spectaculaire bâtiment-porte-à-faux, le J4, inutile mais impressionnant, ont fait gonfler la facture de manière extraordinaire. En fait, la ville et la région se sont tellement endettées que la totalité du budget culturel (déjà maigre) de l’année 2013 et une bonne partie de celui des années à venir a été liquidé dans la construction des ces édifices, ce qui a entraîné un report des subventions pour des milliers d’associations, organisant des festivals ou des activités culturelles diverses. Évidemment, la ville et la région ont aussi voulu mettre en exergue le fruit de leurs investissements. Elles ont également voulu appuyer l’omniprésence dans la presse de ces constructions, vendant à leur tour cette architecture à leur manière (omettant de dire qu’une bonne partie des oeuvres exposées résultent de transferts d’anciens musées régionaux). Bref, on refourgue des oeuvres existantes dans un nouveau packaging pour mieux les vendre, du coup on vend le packaging dans la foulée. Le joli chèque a été confié, comme beaucoup d’autres, au groupe Vinci*, ce qui n’a absolument pas profité à des groupes de construction locaux qui auraient pu s’armer de projets pareils pour se faire connaître et peser un peu plus dans le milieu de la construction en France. En fait, si l’on caricature à l’extrême cette situation, le budget culture a tout simplement été offert à Vinci, et cette situation est identique pour chaque « capitale européenne de la culture », que l’on pourrait renommer, alternativement, par « capitale européenne de l’endettement ».

Nous avons ici étudié succinctement un cas spécifique, mais l’histoire bégaye et bégayera sur tous les autres édifices hyper-publiés dans le monde et à toutes les échelles. Ainsi, AMC, magazine de référence dans le champ de l’architecture est soumi à des pressions financières et à des lobbyings énormes qui imposent une vision, leur vision de l’architecture contemporaine dans le magazine sans que personne ne l’énonce clairement, parfois même sans que personne ne s’en rende vraiment compte. Ils diffusent une architecture d’élites, pure propriété de grands architectes bien positionnés dans le système ne voulant en aucun cas le remettre en question, leur assurant une place de « stars » jusqu’à ce que d’autres les remplacent et s’approprient leur place pour les mêmes raisons. Le système de censure s’étant complexifié de manière telle que certains journalistes ne la voient même plus, elle est devenue à la fois implicite et évidente, rendue inexistante par l’évolution même de la profession. Elle s’est transformée en une auto-censure tout à fait normale, tellement normale qu’elle n’est que peu contestée. On voit ici que la propagation d’une architecture est maintenant très complexe et nécessite d’en avoir les moyens, ce qui réduit considérablement le nombre de « clients » à la publication. La propagande actuelle en architecture consiste donc à « sur-exister » en effaçant les autres. Elle n’est plus aussi criarde qu’avant, mais produit les mêmes effets, seul le pouvoir de décision a changé de main, passant de l’État au Capital, ce qui est moins lisible.

*Le groupe Vinci est propriétaire de près de la moitié du réseau autoroutier français, ainsi que de la même proportion de parkings dits « municipaux ». Ce groupe construit également la première ligne de tramway à Jerusalem, reliant les colonies israéliennes, en prenant soin de ne pas desservir les communautés palestiniennes. Ce projet avait été refusé par de nombreux groupes de construction dans le monde pour des raisons éthiques, ce qui n’a pas été le cas de Vinci.

Benkhelifa Feissal / Kansoussi Elias / Pesche Lucas

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2 Commentaires

  1. steve legere

    Il y a bien longtemps que la presse est liée par des obligations de silence et de non dits. Il suffit de lire les articles de journaux et de les comparer aux détails de ces récits sur internet, on y trouve parfois des différences, parfois des versions bien opposées.
    Les seuls qui soient encore complètement libre sont ceux qui ne parlent ni de pollution, ni de désastres humanitaires, ni de politique …
    Le reste est toujours placé sous étroite surveillance .

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