L’art à l’épreuve de ses médiations

L’art, pour l’historien d’art, c’est avant tout un objet : l’œuvre. Pour l’amateur d’art, c’est aussi une relation, entre l’œuvre et le spectateur (selon le mot fameux de Duchamp : « Ce sont les regardeurs qui font les tableaux »). À ces approches classiques, unitaire (l’œuvre) et binaire (l’œuvre et son spectateur), le sociologue substitue une approche ternaire : l’art n’a plus une seule composante (l’œuvre), ni même deux (l’œuvre et le spectateur), mais trois : l’œuvre, le spectateur, et l’entre-deux ; un entre-deux fait de tout ce qui permet à l’œuvre d’entrer en rapport avec un spectateur, et réciproquement, ou encore – au choix – de tout ce qui s’interpose entre l’œuvre et son spectateur.

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Adéquate est l’image des cercles concentriques utilisée par l’historien d’art anglais Alan Bowness : pour raconter « comment l’artiste moderne atteint la gloire », il distingue ces quatre « cercles de la reconnaissance » que sont, tout d’abord, les pairs, puis les critiques et les conservateurs (qui opèrent dans l’espace public), ensuite les marchands et collectionneurs (dans le domaine privé), et, enfin, le public – chacun de ces cercles étant de plus en plus peuplé en même temps que de plus en plus tardif et de moins en moins compétent.

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Ce modèle permet ainsi de croiser trois dimensions : la proximité spatiale à l’égard de l’artiste (qui peut connaître personnellement ses pairs, éventuellement certains de ses spécialistes et ses marchands, peut-être ses collectionneurs, mais pas son public) ; la temporalité de la reconnaissance (rapidité du jugement des pairs, court ou moyen terme des connaisseurs, long terme, voire postérité, pour les profanes) ; et le poids de cette reconnaissance, fonction du degré de compétence des juges.

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Les sociologues américains Harrison et Cynthia White (…) ils pointaient là les prémices de ce qui est devenu une tendance lourde de l’art contemporain dès la seconde moitié du XXe siècle : l’importance des intermédiaires de l’art, qui croît avec son autonomisation. En effet, plus l’art obéit à des logiques intéressant prioritairement les artistes et les spécialistes, plus il tend à se couper des amateurs et du grand public, d’où la nécessité d’une série de médiations entre la production de l’œuvre et sa réception. Réciproquement, plus une activité est médiatisée par un réseau structuré de positions, d’institutions, d’acteurs, plus elle tend vers l’autonomisation de ses enjeux : l’épaisseur de la médiation est fonction du degré d’« autonomie du champ », pour reprendre ici une problématique chère à Pierre Bourdieu.

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La prise au sérieux de la problématique des médiations n’ouvre pas seulement de nouvelles perspectives d’action, dans une problématique politique d’intervention dans le fonctionnement de l’art contemporain ; elle ouvre aussi de nouvelles perspectives de savoir, dans une problématique épistémique d’approfondissement des connaissances.

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Dans cette perspective, on n’a plus affaire à de simples « intermédiaires » passifs entre le pôle de l’« art » et le pôle du « social », mais à la « coconstruction » de l’un et de l’autre grâce à des « médiateurs » actifs, opérateurs de transformations, ou de « traductions », qui tissent le réseau grâce auquel la musique, ou l’art en général, peut exister.

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Il s’agit, dans cette perspective, d’appliquer à la sociologie de l’art la « révolution copernicienne » qu’invoquait Norbert Elias lorsqu’il proposait de passer d’une pensée substantialiste à une pensée relationnelle– une révolution grâce à laquelle ce ne sont plus les médiations qui amènent aux œuvres, mais ce sont les œuvres qui deviennent l’outil permettant de tracer le passionnant parcours des mots, des gestes, des objets, des inscriptions, ainsi que des catégorisations, des évaluations, des argumentations, sans lesquelles elles n’auraient pu elles-mêmes se frayer un chemin entre ceux qui les produisent et ceux qui les reçoivent.Désormais, ce ne seront plus les médiations qui tourneront autour des œuvres pour mieux les éclairer, mais les œuvres qui tourneront autour des médiations pour nous les rendre visibles.

Nathalie heinich

Lucie Girardot, Isotta Lercari, Thaddée Tiberghien

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