Le squat – une logique territoriale de conquête par la valeur d’usage et de résistance

Occuper un bâtiment sans droit ni titre relève d’une stratégie de conquête Le processus même du squat requiert des ressources et des compétences qui participent la « lutte des places » S’approprier un espace, comme décrit par la sociologue Florence Bouillon, demande « des savoir-faire acquis au cours de l’expérience du squat (…) qui relèvent de formes d’apprentissage et de transmission en situation. » Ces compétences sont soumises au service d’une stratégie en plusieurs étapes : l’ouverture, l’établissement, l’habitation. Ces étapes sont susceptibles de mobiliser différentes ressources et compétences des squatters qui vont alors entretenir des rapports particuliers avec le territoire.

L’ouverture

L’ouverture est une étape complexe car elle doit rester secrète. « Ouvrir » un squat, selon l’expression consacrée par les squatters, suppose de découvrir un bâtiment vide, ce qui veut dire que les squatters se promènent régulièrement tête levée à la recherche d’éventuelles fenêtres fermées, murs dégradés, pigeons sous les toits… Il s’agit ensuite de « tester » le local pour confirmer sa vacance, en utilisant divers stratagèmes.

 » Un bâtiment vide ça se voit, tu passes et tu repasses, tu mets un petit caillou à l’entrée pour voir si la semaine d’après ça a bougé, tu vois les fenêtres sales et les vitres cassées, ça c’est classique. Généralement il y a un panneau à vendre ou à louer même si c’est pas toujours vrai généralement… et c’est de la spéculation. Tu demandes aux voisins. Tu fais une petite enquête sans dire des intentions, et indépendamment de ça on reçoit des mails qur la liste de diffusion, reçoit des mails de gens qui nous disent : « en face de chez moi, il y a un bâtiment vide depuis 5 ans, vous voulez voir ? » Après il y a toute la logistique s’il y a des vigiles ou des caméras. »

Les squatters connaissent donc très bien la ville. Ils l’arpentent, en repèrent les moindres recoins, et souvent ont en tête des lieux vacants pour les squats à venir. Le rapport à la ville est intime. Il faut ensuite mettre en place toute une stratégie, quasiment militaire : choisir une équipe informée du lieu qui est tenu secret jusqu’à sa déclaration à la police, choisir une date d’investissement du lieu. L’entrée se fait généralement la nuit. c’est alors que commence ce qu’on appelle le « sous-marin » qui consiste à rester 48 heures dans le lieu sans se faire voir. Ce délai dépassé, les squatters se déclarent se déclarent au commissariat et à la mairie d’arrondissement comme « habitants du lieu ». C »est alors que la seconde étape du squat débute. Le propriétaire est informé et lance généralement une procédure juridique par la voie d’une requête ou d’un référé.

Habiter un squat, c’est avant tout s’approprier un lieu, s’y établir. Dès l’étape du sous-marin, les squatteurs rénovent le bâtiment pour le rendre viable : ils rebranchent l’électricité, l’eau, remplacent les fenêtres cassées, remettent des protes … Selon Florence Bouillon, trois types de compétences sont mobilisées. Une « compétence intégrative » qui permet de s’installer dans un squat et d’être accepté par la communauté; une compétence liée à la définition d’un projet collectif et des compétences techniques requises dans le cadre de l’organisation de l’espace et de son aménagement. Il s’agit ensuite de construire l’habiter construisant les rapports à l’espace et à l’environnement : rester discret tout en liant des liens avec le voisinage, se faire accepter. Ainsi, des squats entretiennent des rapports très forts avec leur quartier. Ils s’en font les animateurs et accueillent des événements et aides des associations de proximité. Le squat parisien La Petite Rockette accueille ainsi des événements, loue des salles de répétition, accueille des cours de danse, des expositions, aident des associations de proximité. Les squatteurs occupent l’espace urbain au-delà des murs. Toutes ces tactiques, qui combinent invisibilité, coopération et animation donnent au squat un dimension de conquête de légitimité sur le territoire.

Résister en squat : défendre des valeurs et un territoire

Le squat est également une forteresse et les habitants se doivent de résister à des attaques extérieurs. Ces attaques sont de deux types :  de la part de la rue, puisque la bâtiment occupé illégalement ne possède, à priori, pas de moyens légaux de défense ; de la part des institutions (la police ou les CRS lors des expulsions) Les squatteurs mettent donc en place un certain nombre de stratagèmes pour se protéger de ces agressions. L’occupation sans droit ni titre comporte le risque de ne pas être protégée par les règles du droit de propriété : le squat est donc juridiquement « ouvert ».

En effet, au nom de quoi un squatter pourrait refuser l’accès à un intrus au squat. Pourtant ce cas s’est présenté. En novembre 2009, des SDF ont voulus rentrer dans le squat la Marquise de la place des Vosges à Paris et se sont confrontés à un refus de la part des squatteurs. Ces squatters de Jeudi Noir ont donc été perçus comme des envahisseurs d’un lieu qui avait auparavant été approprié par le monde de la rue. Cette confrontation témoigne d’une opposition des valeurs, des modes de vie et d’occupation, au sein même de la sphère illégale, entre squat et rue. Les squatters se livrent ici à une lutte des places, une lutte pour l’espace.

Squat La Marquise, place de Vosges, Paris

Squat La Marquise, place de Vosges, Paris

 

Les squatters doivent également se protéger contre les expulsions. La défense de leur territoire s’organise par des rondes aux horaires d’expulsions légales à savoir entre 6 heures et 9 heures du matin, et entre 19 heures et 22 heures le soir. Elle peut également passer par des manifestations devant le squat ou devant les mairies d’arrondissement, avec la demande du soutient des habitants ou en activant des réseaux via facebook.  Ces stratégies, engagées par les squatters et dont le territoire se fait à la fois support et le média pour rentrer en contact avec les habitants et les autorités, placent certains squats dans une position particulière vis-à-vis des autorités. Les squats constituent à la fois un facteur de gentrification par la culture alternative et un levier de réflexion sur l’éphémère  durabilité de la ville.

 

Pour aller plus loin :

Bouillon Florence, Les mondes du squat, Anthropologie d’un habitat précaire, Paris, PUF/Le Monde.

 

Quentin Bellancourt, Eda Doyduk, Alec Surat, Jérémy Toumine

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