Direction : LA DALLE

Ils décollent un dimanche, vers 14h. Cette fois-ci, direction Bobigny. Ils partent des Buttes Chaumont, angle Crimée-Manin – c’est là où crèche Hillel. Ils s’engouffrent dans l’allée Darius Milhaud, aussi piétonne que PostMo.

« Plein de juifs ici !

-Oui, mais c’est des sépharades, tu vois. C’est moins chic que les Rosiers… »

Un joueur de tennis à la sauvette crie « Hillel ! », mais c’est pas le nôtre, c’est un pote à lui, derrière, qui promène son frère.

Dans ce foutoir « articulé » – comme on dit – autour de l’allée, cohabitent dans une harmonie relative le lycée Brassens, plein de maisons de quartiers, une toute petite Eglise, le commissariat du XIX… Des colonnes en pavé de verre attirent l’attention de nos globetrotters des faubourgs.

« Cet endroit est trash, on achète ? »

Les carreaux de salle de bain en façade les font sourire, mais ils préfèrent les cases laissées vides par ceux déjà arrachés, on voit la chair à vif pleine d’enduit de cet îlot improbable de la fin du siècle dernier. Un bout de Paname pas classique, un peu grunge mais pas flippant, on y est bien, sous le soleil, entre les arbres maigrelets. Un trompe l’œil imprimé sur une tour de 12 étages les propulse en Egypte Antique, salve artistique dérisoire contre la morosité crémasse de l’aplat de crépis.

Ils descendent quelques marches, évitent une rampe pisseuse pondue par l’amicale des programmateurs fous, et arrivent au croisement des rues Petit et Sente de doré. En ce dimanche ensoleillé des êtres de toutes couleurs se pavanent dans l’air frais. Ici se croisent rebeu, noiche, kainfri, feuj et babtou, sans vibes branchouille ni communautarismes extrêmes. C’est comme si la faune du Belleville d’autrefois avait bougé ici, en gros…
Déconstructivisme des années 2000 percuté contre un brutalisme militaire venu d’ailleurs, le tout moisissant à un rythme effréné. Percées chaotiques et superpositions de strates se bousculent dans cet horizon torturé.

Ils s’imaginent une sortie au :

DORIA, DINER-SPECTACLE LIBANAIS

après une soirée à la Cité de la Musique. Ils sont en désaccord franc sur l’histoire de la Halle de La Villette.

« C’est pas la halle des vraies halles des Halles, j’te dis… »

Ils suivent l’avenue Jean Jaurès vers l’est et le périphérique… une 206 les dépassent : « gros son mon gars ! » L’avenue se plie légèrement, sous leurs yeux « l’international périf ». Ils s’imaginent la ville au temps des « fortifs ». Ils continuent vers l’est vers la franche rayure de béton gris, vert, marron, jaune avec sa glissière vert pomme. Hillel s’exclame : « Élément architectural au bord du périf ». C’est l’église Sainte Claire, ramassis complexe et contradictoire de tous les matériaux possibles. Ça fait du skate au pied de la grande croix en tôle pétée, « djeesus » n’est pas là, il semble y avoir oublié son échelle. Autre folie de cette frontière chaotique, l’énorme sapin de noël sur la méga poutre du philharmonique de Jean. Porte de Pantin : la voie du tramway serpente bucoliquement entre les lampadaires et les bretelles d’autostrades et s’enfile sous le périf. Maintenant c’est ça la Porte, le-en-dessous-du-périf. Un écran de LED sur les piles montre une colonne de grosses fourmis qui rampent. Ils sont côté Pantin, mais c’est jamais vraiment le périf’ la limite, du coup ils ne savent jamais trop à quel moment le bitume sous leurs pas change d’autorité administrative. En haut du monstre de briques à fenêtres carrées, un énorme panneau annonce :

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Ils arrivent juste à la fermeture d’un marché. Sur le sol, les vestiges foulés des produits du matin. Ils trouvent que c’est calme même si le trafic est intense et qu’à même pas 100m on voit juste le toit des bagnoles qui bombent sur le périf.

Ils se laissent glisser dans les petites rues au nord du boulevard .Tiens les ateliers Hermès. « Qu’est-ce que ça fout là ça ? » beugle Manon.

Ça construit sec par ici, des panneaux d’alu sérigraphiés à la pelle, du percement décalé, de la massivité feinte.

« C’est laid… Je sais pas ce qu’il y avait avant, c’était peut-être pire… »

Deux tourtereaux profitent du bitume pisseux d’un retrait pour s’épancher, ils sont touchants.

« Attendez, vous m’avez pris une photo ? S’exclame une reubeu ? Non non, c’est la vieille dame à la fenêtre. A bon parce que ça me fait peur facebook et tout… »

Ça devait être comme asse Paname avant, des façades sordides, des petits immeubles en briques noircies… Ils tombent sur Fernand Pouillon et sa pierre du sud à Pantin ! « Tu vois c’est pas très joli, mais juste impressionnant par rapport aux ensembles en cartons de l’alentour. » Ils s’arrêtent au Liban pour acheter une couronne au sésame. La grosse route qui pousse vers le NordEst est devenue le seul repère vraiment fixe ici, tout le reste est posé n’importe où autour. Alors c’est sûr ya de l’air … Ça fait rêver un peu, ya pas un pignon  perpendiculaire à l’autre…aucune synthèse, aucune cohérence, LA VIE QUOI ! Les couronnes sont excellentes. Ya de la zouz et pas trop de bagnoles.

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AUX DELICES PARISIENS

DES PATISSERIES DE QUALITE SANS TROP DEPENSER

En fait c’est un champ de bataille, il reste une petite église sur un promontoire de meulière. Les façades lépreuses de l’église Saint Arpents trônent, absurdes, au milieu des grands ensembles. Tout autour, du simili Perret. Les gens nous regardent bizarrement, trois types zonant, caméra à la patte comme les touristes du centre.

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Ils essayent de ne pas toujours parler d’archi mais c’est duuuur !

« Le monde de la laverie, c’est un truc que je regrette de pas avoir connu… »

Dans la rue, personne, quelques alcooliques s’épaulent à la terrasse d’un bon PMU à l’ancienne… Ils s’y arrêtent, prennent un café au TCHAO PANTIN, dont la peinture se décolle par pans de plusieurs mètres de long. 4 types, une cage avec des perruches, un patron auquel ils demandent la route de la dalle de Bobigny. C’est à une station. C’est loin… Il leur conseille de prendre le métro. Mauvais, ça ! Donc ils marchent, le long de la RN3, par-dessus le faisceau des rails du réseau de l’Est, ils sont complètement seuls maintenant… Juste une vieille dame noire qui les suit lentement, de plus en plus loin derrière… Trottoir foulek… Ambiance sudamérique mon gars …

D’un coup on quitte la ville, on quitte complètement Paris, la gigantesque tranchée des voies marque l’entrée dans l’hyperespace. La nationale monte légèrement, premier plan morne et gris de ce paysage abstrait, dont l’horizon semble strié par cette famille de tours de l’autre côté des voies, ils verraient bien LA DALLE à leurs pieds. C’est leur Nord à eux, pour l’heure.

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Des barres déguêêulâââsses, la RN, le TGV, une petite décharge…cool !

« As-tu des clichés significatifs de cette décharge. »

Une boîte de recyclage s’est payée la folie d’une structure ultra démonstrative, signée Sir Foster. Ils sont seuls, collés contre la balustrade par le ballet des caisses qui roulent à fond.  Ils arrivent à l’entrée de Bobigny, ils balisent, un peu…

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Au bout de la décharge, contre la route – à l’arrêt de bus LA FOLIE, ça ne s’invente pas…- un bidonville d’un petit hectare, plein de tanj … yen a plus en France, apprend-t-on en histoire-géo… Ils hallucinent, tracent leur route. A 100m, le canal de l’Ourcq. Désaccord, encore, pour l’un c’est un ghetto de riches en ligne, pour l’autre un site encore authentiquement déshérité. Sans doute un peu des deux. Des gens bien foulent le bitume nickel de la piste cyclable, mais vite, hein, on aime ça mais on traîne pas…C’est légal de taguer ici, mais

« C’est vraiment du tag de banlieue, agressif, violent et que du CHROME ».

Ça pue le pneu cramé, tous les 4-5 mètres – l’espace entre deux vitres avant de voiture – débris de verre sékurit.

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 On va au centre, avant d’arriver – panique – deux équipes se courent dessus, nos héros prennent le bus sur 200 mètres et se font déposer au terminus, Bobigny – Pablo Picasso. Pression.

« La dalle ? Jamais entendu, je connais pas. » «Laquelle, il y a des dalles partout ! » Ils vont à celle qui est proche de la préfecture. C’est vraiment pas beau ya rien d’autre à dire… C’est pas les gens c’est le quartier qui est oppressant. Tous ces gars, en bas des blocs….

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 Ya que le MACDO qui soit un peu engageant. Ils s’y ressourcent un instant. Ils se demandent combien de temps ça va durer MACDO. « C’est devenu comme les boulangeries c’est peut-être infini. » « Bon les gros ça avance. » Ils quittent la chaleur un peu épaisse du MACDO. « Les dalles je sais que y’en avaient à la cité Karl Maks…faudrait demander à la mairie..» Ils traînent leurs souliers de parigots encore une dizaine de minutes, entre dalles pittoresques et escaliers glauques, ils s’étonnent qu’il n’y ait pour tous commerces que des banques au pied des tours, que des banques et le MACDO. Ils font le tour d’un îlot, la moindre agitation au loin les angoisse. Ils se trouvent mauvais anthropologue.

Manon, Arthur et Hillel.

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