LANGAGE ET PENSEE 4

De l’usage du langage dans nos sociétés post-industrielles

  • Orwell, Georges, 1984, Paris, Gallimard, 1972, [1949]
  • Illich, Ivan, La Convivialité, Paris, Seuil, 1973
  • Illich, Ivan, Œuvres complètes, Volume 2, Paris, Fayard, 2005

Le Travail fantôme, [1981]

Le Genre vernaculaire, [1983]

Si le langage et la pensée se construisent ensemble, comme l’explique Jean Piaget, on peut alors se demander jusqu’à quel point le langage que nous apprenons nous influence dans notre relation au monde. Le langage est-il un outil vierge permettant à un individu de construire de manière autonome sa pensée, ou est-il au contraire un moyen de conformer un individu et de le contrôler jusque dans son expérience directe et quotidienne du monde ?

Un exemple explicite d’un possible diktat par le langage est développé dans le roman 1984, une fiction anti-utopique, de Georges Orwell. Il y est décrit une société totalitaire future inspirée du modèle soviétique où règne une police de la pensée et une nouvelle langue, la novlangue, dont les principes ne sont fondés que sur des buts politiques. Au service d’un monde parfaitement totalitaire, ce nouveau langage est créé à partir de notre langue actuelle modifiée et épurée.

La novlangue s’attaque directement à la pensée. En réduisant son vocabulaire et en se restreignant sémantiquement, elle prive les individus de la capacité de conceptualiser et de réfléchir par eux-mêmes. La novlangue va jusqu’à inverser certains sens des mots, avec par exemple les slogans « l’esclavage, c’est la liberté » ou encore « la guerre, c’est la paix ». D’autre part, toutes les façons de penser qui sont contraires à la philosophie du parti ne sont représentées que par un seul terme novlangue : « crimepensé ».

Syme, un collègue de Winston (le personnage principal), en charge du dictionnaire novlangue, explique le but du novlangue : « Ne voyez-vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? A la fin nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. »

Cette fiction montre que notre représentation du monde permise par le langage est fragile et qu’elle peut facilement être ébranlée. En effet, la manipulation du langage permet d’aboutir à une société homogène dont l’évolution est freinée et censurée, et devant laquelle l’individu s’efface. Le langage permet de véhiculer une idéologie donnée et c’est la construction de la pensée même des individus qui en est altérée.

Ce roman pose donc la question de notre véritable capacité à penser librement et des effets que celle-ci provoque sur la construction d’une société donnée. Devrions-nous craindre d’être intellectuellement réduit par notre propre langue ? Sommes-nous en proie à ce totalitarisme linguistique ?

Ces questions sont soulevées par Ivan Illich, philosophe et sociologue autrichien né en 1926, qui s’attache à montrer les failles d’un système pernicieux qui se met en place depuis le début du XXème siècle dans les sociétés occidentales. Il nous expose comment les institutions, outils sociaux de l’homme, se retournent peu à peu contre leurs objectifs. Les monopoles et les ambitions de celles-ci finissent par conditionner l’homme et lui nuire. Pour lui, le langage a lui aussi pâti du système capitaliste industriel au même titre que les institutions politiques.

Le Travail fantôme écrit en 1981, est constitué de cinq essais qui découlent des ses expériences passées en Amérique latine. Il développe alors les valeurs vernaculaires qu’il a pu observer et oppose la répression du domaine vernaculaire à la recherche des conditions d’une société conviviale qu’il cherche à définir.

Ivan Illich explique son choix d’utiliser la notion de « vernaculaire » par son étymologie :

« Le mot « vernaculaire », emprunté au latin, ne nous sert plus qu’à qualifier la langue que nous avons acquise sans l’intervention d’enseignants rétribués. A Rome, il fut employé de 500 av. J.-C. à 6OO ap. J.-C. pour désigner toute valeur engendrée, faite dans l’espace domestique, tirée de ce que l’on possédait, et que l’on se devait de protéger et de défendre bien qu’elle ne pût être un objet de commerce, d’achat ou de vente. Je propose que nous réactivions ce terme simple, vernaculaire, par opposition aux marchandises et à leur ombre. »


 

Il s’intéresse ensuite à la nature même du langage et oppose la « langue vernaculaire » qui s’acquiert progressivement par une relation matérielle directe aux choses et aux gens, à la « langue maternelle », qui désigne la langue inculquée qui s’acquiert par l’intermédiaire des institutions.

Il développe pour cela l’exemple de Nebrija, « créateur » de la langue et de la grammaire castillane, au service de la puissance royale et chrétienne de la couronne espagnole. Comme dans 1984, le pouvoir est affermi par l’abolition des patois locaux et l’uniformisation du langage. L’analyse de cet exemple constitue pour l’auteur la métaphore et le point de départ de l’inculcation d’une langue maternelle industrielle.

« Ce passage du vernaculaire à une langue maternelle officiellement enseignée est peut-être l’événement le plus important –et pourtant le moins étudié- dans l’avènement d’une société hyperdépendante de biens marchands. » 



Selon Ivan Illich, la langue maternelle inculquée est donc dès lors un langage tronqué qui véhicule une idéologie marchande, où les mots sont détachés des valeurs intrinsèques des objets ou des concepts qu’ils désignent. Le langage officiel aurait ainsi pour conséquence de restreindre le champ de notre perception et de nous plier aux conditions de la société post-industrielle dans laquelle nous vivons.

Dans La Convivialité, Ivan Illich évoquait déjà le problème du langage, dans une partie intitulée La redécouverte du langage. Le « recouvrement du langage » lui semble une condition importante pour sortir de ce qu’il lui paraît être le totalitarisme de l’industrie. « Le langage réfléchit la matérialisation de la conscience », et donc en parlant le langage industriel, nous véhiculons non seulement son paradigme, mais exprimons aussi le fait que nous portons ce paradigme en nous : « L’homme lui-même est industrialisé ».

Sortir de ce système aliénant et destructeur exige que l’on use d’un langage qui échappe à sa logique, comme le langage vernaculaire qui n’a pas encore été « dégradé » par la perversion du système industriel.

Le langage pourrait constituer un outils primordial pour libérer le champs d’action dont les individus ont été privé :

« Si nous n’accédons pas à un nouveau degré de conscience, qui nous permette de retrouver la fonction conviviale du langage, nous ne parviendrons jamais à inverser ce processus d’industrialisation de l’homme. Mais si chacun se sert du langage pour revendiquer son droit à l’action sociale plutôt qu’à la consommation, le langage deviendra le moyen de rendre sa transparence à la relation de l’homme avec l’outil. »

C’est en rédigeant une critique sur le genre intitulée Sexisme et croissance économique, dans le discours du Genre vernaculaire, qu’Ivan Illich se sent véritablement lui-même piégé par le langage.

« Il m’a été difficile de formuler ma pensée. Beaucoup plus que je ne l’imaginais au départ, le parler ordinaire de l’ère industrielle tout à la fois ignore le genre et est sexiste. Je savais que le genre est dual, mais mes idées étaient constamment faussées par la perspective hors genre qu’impose nécessairement le langage industrialisé ».

 

Il ajoute plus loin : « Aussi, en entreprenant cet essai, je me suis trouvé, linguistiquement, dans un double ghetto : ne pouvant pas employer des mots dans leur “résonance” traditionnelle du “genre”, ne voulant pas les prendre dans leur sens sexiste actuel. »

Il s’efforce d’éviter les « mots-clés » tels que « travail », « sexe », « énergie », « production », « développement », termes caractéristiques du langage moderne qui ont une apparence de sens commun et ont une grande force d’évocation, sans renvoyer à rien de concret dont on puisse faire l’expérience.

La pensée d’Ivan Illich est déformée par le langage moderne qui porte en lui-même une idéologie technologique et politique.

Christina, Juliette, Misia, Muriel.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s