Le Street-Art comme acteur du contact social

« L’aspect des villes reflète la grande peur cachée qu’ont leurs habitants de s’exposer. Dans leur esprit, « s’exposer » suggère davantage le risque d’être blessé que la chance d’être stimulé. […] Un des traits caractéristiques de l’urbanisme moderne est qu’il dissimule derrière ses murs les différences qui existent entre les individus. Ainsi, les urbanistes n’ont créé dans nos villes que des espaces « inoffensifs », insignifiants, des espaces qui dissipent la menace du contact social : miroirs sain tain des façades, autoroutes isolant les banlieues pauvres du reste de la cité, villes-dortoirs. Cette approche compulsive de l’environnement s’enracine, en partie, dans des malheurs anciens, dans la peur du plaisir, qui ont conduit les individus à traiter leur environnement de façon aussi neutre que possible. L’urbaniste moderne est manipulé par l’éthique protestante de l’espace. » – Richard Sennett –

Quand Sennett parle de « l’éthique protestante de l’espace », il fait référence aux puritains américains. Pour eux « Dieu est lisible : il est à l’intérieur, à l’intérieur du sanctuaire comme à l’intérieur de l’âme. À l’extérieur, il n’y a qu’exposition, désordre et cruauté ». Richard Sennett compare donc l’urbanisme moderne à cette condition où ne prime que l’intérieur, et où l’extérieur doit être lisse, stérile, neutre, ne pas faire ressortir les différences. La négation de la différence conduit à refuser le « contact social », que nous pourrions définir comme étant l’interaction de populations différentes, qui partagent des avis différents.

En suivant ce principe, l’espace urbain est public, et doit donc être neutre. On peut noter ici une certaine incohérence, puisque l’espace public, qui est le lieu du contact social, devrait permettre l’expression de cette différence. Un constat, la ville contemporaine a perdu son agora.

Nous pouvons alors nous demander comment le street-art, par ce qu’il véhicule, peut redonner sens à la ville comme lieu du « contact social » ?

Développement du Street-Art

Le Street-art nait aux Etats-Unis dans les années 70. Son expression tire ses origines de la culture Hip-Hop, culture populaire évoluant dans les quartiers défavorisés. À l’époque les jeunes de ces quartiers posent leur « blases » (pseudonyme) sur les différentes surfaces offertes par l’espace urbain, à la bombe aérosol ou au feutre. Cette jeunesse issue de milieu pauvres revendiquent ainsi leur existence : « vous ne me voyez pas, mais je suis là », unique expression du « moi », sans message politique ou choquant.

Dans les années 80, cette pratique gagne les grandes villes du monde. Aussi rapidement qu’elle s’étend, les terrains de jeu des graffeurs s’élargissent. A Paris, des bandes de graffeurs s’approprient des terrains vagues à La Chapelle. Ces territoires constituent des points de rencontre et d’appartenance. C’est également là que certains groupes de musique hip-hop se développent et laissent libre court à la pratique de leur art. Il est d’ailleurs important de noter la relation entre le street-art et la musique rap/hip-hop.

A New York, des terrains vagues, des métros et des trains sont pris pour cible. Le tag devient plus visible, plus grand. On observe l’apparition de grandes fresques, prenant toujours place dans cet environnement urbain.

Cependant, ce phénomène n’est pas resté sans réaction, irritant sérieusement les autorités et institutions, qui n’y voyaient que l’expression d’un vandalisme, et qui va donc traquer les graffeurs. Les autorités iront même jusqu’à interdire la vente de feutre à pointe large, outil de prédilection des taggeurs.

Par la suite, certains street-artists vont aller plus loin que le simple bombage de leur «blase», abandonnant le «moi» au profit de choses plus profondes, plus travaillées, l’objectif n’étant plus l’expression d’une existence, mais la diffusion d’un message.

Du Tag au Street-Art, du « moi » à l’expression collective

Les techniques de réalisation s’affinent et se diversifient. Les street-artists adoptent une vraie réflexion sur le support. Il ne s’agit plus seulement de peindre, mais aussi de savoir comment, sur quelle surface, et pourquoi ? En ça, les street-artists rompent avec les origines du tag, n’étant plus dans la dégradation mais s’inscrivant dans une vraie démarche intellectuelle et technique. Il s’agit alors de trouver l’endroit adapté et de l’embellir en lui apposant une œuvre, de révéler le lieu et la matière, et au-delà d’une démarche esthétique, d’inclure un message, une idée.

Banksy, dont la réputation d’artiste engagé n’est plus à faire, fait la synthèse de cette évolution du street-art quand il peint une ouverture sur le mur qui sépare Israël et la Palestine. Dans un autre registre, lorsque Kidult s’attaque aux marques de luxe, il ne va pas chercher à faire fin. Au contraire, il va utiliser un outil rapide et puissant (un extincteur) pour peindre son nom sur les vitrines, dénoncer la récupération des codes graphiques du street-art par les marques de luxes.

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Ainsi, le street-art peut permettre ce contact social, prenant place dans l’environnement urbain, et ayant pour but de diffuser un message : “Telle que l’envisage l’artiste, la ville est une réalité donnée mais malléable, un chantier où l’artiste installe une œuvre qui y prend rang d’outil visuel” – Paul Ardenne en parlant de Daniel Buren –

Ce type d’expression n’est d’ailleurs pas réservé aux street-artists. Lors de manifestation certains groupes politiques manifestent leur mécontentement en posant sur les murs des affiches (« Hollande démission ») ou des graffitis (à l’instar du printemps arabe). L’expression devient ainsi collective et non plus individuelle. Une personne parle au nom d’un groupe et véhicule un message.

« Emergent alors des pratiques et des formes artistiques inédites : art d’intervention et art engagé de caractère activiste, art investissant l’espace urbain ou paysage, esthétique participatives ou actives dans les champs de l’économie, des médias ou du spectacle. L’artiste devient un acteur social impliqué, souvent perturbateur. Quant à l’œuvre d’art, elle adopte un tour résolument neuf, problématique, plus que jamais en relation avec le monde tel qu’il va. Elle en appelle à la mise en valeur de la réalité brute, au “contexte” justement. L’art devient contextuel. » – Paul Ardenne –

Comme nous l’avons dit précédemment, certaines marques récupèrent les codes graphiques du street-art pour leurs campagnes marketing. Ainsi, Louis Vuitton se paie le cachet d’un artiste pour développer une ligne de sacs à main arborant des graffitis, vendus 3000€ pièce, et ignorant donc les origines populaires du street-art. Mappy, va reprendre les techniques de « clean tag », développées par des street-artists, pour lancer sa campagne de publicité. Il est d’ailleurs intéressant de s’interroger sur la différence de traitement accordé à la publicité en comparaison au street-art.

Publicité vs Street-Art

La publicité est omniprésente dans nos villes. Elle apparaît d’ailleurs aussi invasive qu’une fresque posée par un street-artist sur un pignon aveugle (comme en témoignent les photos ci dessous). Pourtant, elle ne semble pas déranger. Mais pourquoi donc bénéficie-elle de cette différence de traitement vis à vis du street-art ? L’art, par le message qu’il véhicule est peut- être source de peur, rejeté par certains parce qu’il affiche des vérités.Image

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Cependant, ne serait-il pas plus judicieux de permettre l’installation d’œuvres en substitution à la pollution visuelle caractérisée de certains panneaux publicitaires ? (C’est d’ailleurs ce qu’a récemment proposé l’artiste Etienne Lavie : http://etiennelavie.fr/galleries/omg-my- ads/)

Permettre à des street-artist de s’exprimer au nom d’une partie de la société, redonner à la rue son statut d’espace de contact social, de différence et d’échange, plutôt que de laisser se diffuser à outrance le message de la consommation, n’est-il pas mieux à envisager pour les villes?

Mots clés : culture populaire / ville / message / revendication / expression / support / contact social

Sources :
– ARDENNE, Paul, « Un art contextuel », Editions Flammarion, 2002, Paris, 253 pages
– SENNETT, Richard, « La Conscience de l’œil, Urbanisme et Société », Les Éditions de la Passion, Paris, 2000

Charles Allainmat, Geoffroy Lomet, Jean-François Thierry, Tristan Bazot 

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