Catégorie: Apprendre de la rue – J. Aubert, G. Clément, P. Grolleron, L. Sommé

(Co)-Habiter, dans la rue

SYNTHESE

La rue est un espace public, ouvert à tous, on y est libre de penser, de s’exprimer, de se présenter aux regards des autres. Rien ne nous empêche, en son sein, de pratiquer un quartier plutôt qu’un autre, même s’il semble appartenir à une catégorie sociale qui n’est pas nôtre. La rue met en relation les différents quartiers d’une ville, et donc les différentes castes qui l’habitent. N’appartenant à personne, c’est grâce à elle que nous pouvons apprendre des autres.
Cependant, ces articles nous ont montré que les rues parisiennes sont souvent bien plus traversées que partagées. L’écrivain François Mauriac explique d’ailleurs que « Paris est une solitude peuplée », alors qu’une ville de province est « un désert sans solitude ».
La ville et les rues sont morcelées par différentes sociétés. La rue de Tolbiac par exemple, traverse aussi bien des quartiers bobos, notamment dans le 14e vers Alésia, que le 13e, qui rassemble quant à lui une population majoritairement asiatique.

Lorsque nous décidons d’habiter dans un quartier en particulier, par exemple le 16e arrondissement 
de Paris, plutôt bourgeois, notre fréquentation au sein de la ville parisienne se fera davantage dans 
des quartiers ressemblant à notre lieu de vie. Un environnement correspondant à la catégorie sociale à laquelle nous appartenons. Dans un souci de confort ou de sécurité, de peur de se sentir mal à l’aise ou mal accepté, on s’aventure peu dans d’autres quartiers plus populaires (ou inversement). Paris se prête particulièrement à cette comparaison, par son morcellement et son hétérogénéité. Il y a ainsi ce genre d’a priori dans la capitale avec lesquels il faut composer.

Notre travail a donc consisté à chercher comment rendre compte de ces points de vue, d’exprimer cette cohabitation de différentes catégories sociales qu’au départ tout oppose, en partant de la ville de Paris.

Au travers de divers médias et supports que peuvent être la photographie, la musique, l’écriture… nous avons essayé avec ces quelques articles, de montrer de quelle manière il était possible d’atténuer les a priori que les populations au sein d’une même ville pouvaient avoir sur elles-mêmes. Car si le 16e a beau être considéré comme un quartier bourgeois, tous les habitants ne le sont pas pour autant. Ce n’est par parce que l’on vit dans tel ou tel quartier que l’on est cantonné à appartenir à telle ou telle catégorie sociale.

La rue que l’on traverse nous interpelle sans cesse, que ce soit par la musique, les tags, les affiches. Sans forcément leur prêter une attention particulière, ces interactions nous sont perceptibles, on ne peut pas y couper. C’est donc le moyen qu’a utilisé JR notamment, pour essayer de montrer à la population ce qu’il se passe ailleurs, quand on sort de son quartier, essayer d’aller au-delà des a priori, de leur faire confronter leurs propres clichés ainsi que de leur faire apprécier une autre point de vue. Il s’agit d’essayer de s’ouvrir vers les autres dans l’espace le plus partageable : la rue.

Jean Aubert, Guillaume Clément, Pauline Grolleron, Lorène Sommé

Apprendre des Situationnistes ; la « dérive urbaine »

La notion de « dérive urbaine » fut définie par le situationniste Guy Debord en 1956 et désigne une manière de découvrir la ville par l’errance. La volonté première de cette approche est de quitter la passivité avec laquelle on peut aborder dans nos itinéraires habituels, les quartiers et les rues que nous empruntons. Dans cette « théorie de la dérive », Guy Debord préconise donc une « errance consciente » qui consiste à se laisser impacter et guider par les effets émotionnels que la ville peut produire.

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« Le concept de dérive est indissolublement lié à la reconnaissance d’effets de nature psychogéographique, et à l’affirmation d’un comportement ludique-constructif, ce qui l’oppose en tous points aux notions classiques de voyage et de promenade. Une ou plusieurs personnes se livrant à la dérive renoncent, pour une durée plus ou moins longue aux raisons de se déplacer et d’agir qu’elles se connaissent généralement, aux relations, aux travaux et aux loisirs qui leur sont propres, pour se laisser aller aux sollicitations du terrain et des rencontres qui y correspondent. ».
Guy Debord Internationale Situationniste numéro 2 ; 1958

Dans son « guide psychogéographique de Paris », Guy Debord fait état de plusieurs compte-rendus de ses dérives parisiennes, mettant en lien différents quartiers unis par leurs ambiances. Les morceaux de ville se détachent de leur contexte, et se tisse alors une cartographie sentimentale des différents lieux. Leurs connecteurs sont de différentes natures : pentes douces, unité architecturale. . .

Cette approche de l’urbanisme toute particulière amène à reconsidérer l’espace urbain que nous empruntons quotidiennement, à en prendre conscience. L’origine de cette démarche intellectuelle est la dénonciation toute situationniste d’un urbaniste rationnel et productiviste, ne prenant pas en compte l’impact émotionnel de l’utilisateur. Les villes seraient pensées dans leur structure même pour un contrôle de ses utilisateurs par ce que Michel de Certeau appellerait « La raison technicienne ». 

Au regard de cette analyse éminemment politique, les différences culturelles et sociales des différents quartiers composant Paris ne sont donc pas le fruit du hasard ni même le résultat d’une volonté de mixité sociale. Ils sont bien bien au contraire les marqueurs d’une volonté de démarcation sociale et culturelle.

Le « braconnage culturel » comme réponse à cette démarcation sociale.

Michel De Certeau, historien et psychanalyste français suit notamment les réflexions de Debord et Foucault sur les structures  de pouvoir de « la raison technicienne » et de son « contrôle panoptique« . Dans son ouvrage « l’invention du quotidien« , De Certeau parle  « des producteurs de sens » qu’il compare à des propriétaires terriens imposant un usage précis à leurs terres, et qui dans cette analyse pourraient prendre plusieurs figures, du chargé d’urbanisme au propriétaire foncier. Il oppose à ses producteurs de sens , les « braconniers » usagés de ces terres, qui n’ont de cesse de détourner, consciemment ou non, l’usage initialement prévu de ces terres. L’ouvrage se porte alors sur différentes façons dont l’usager opère ces détournements au travers de la notion de « braconnage culturel »

La raison technicienne croit savoir comment organiser au mieux les choses et les gens, assignant à chacun une place, un rôle, des produits à consommer. Mais l’homme ordinaire se soustrait en silence à cette conformation. Il invente le quotidien grace aux arts de faire, ruses subtiles, tactiques de résistance par lesquelles il détourne les objets et les codes , se réapproprie l’espace et l’usage à sa façon. Tours et travers,mille pratiques inventives prouvent, à qui sait les voir, que la foule sans qualité n’est pas obéissante et passive, mais pratique l’écart dans l’usage des produits imposés, dans une liberté buissonnière par laquelle chacun tâche de vivre au mieux l’ordre social et la violence des choses.

Michel de Certeau ; L’invention du Quotidien, 1 Arts de faire. 1980

Ce braconnage culturel au regard de la ville et et son expérience, trouve de nombreuses traductions. Le street art notamment est devenu un moyen très efficace de souligner et de dénoncer les endroits où s’exerce le contrôle de cette raison technicienne. Par des usages détournés et/ou illégaux, le street art marque une manière populaire et intelligente de se réapproprier la rue et son espace, comme le montrent les oeuvres les plus célèbres tels que celles de Bansky. Cette forme d’expression tend à dénoncer voire supprimer les démarcations géographiques et sociales en uniformisant le support : la rue. C’est ainsi qu’Ernest Pignon Ernest, l’un des chefs de file de ce mouvement artistique, dépose des silhouettes en papier sur les escaliers du Sacré Coeur. Ces silhouettes se détruisant sous les pas des touristes, symbolisent l’oubli forcé des morts de la commune que représente l’implantation du Sacré Coeur.

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Mais les manières dont s’opère ce « braconnage culturel » dans la rue prend aussi de toutes autres formes. Le fait de skater sur un banc public représente une forme de résistance à un usage établi d’un espace pourtant public. Si le street art, par son intelligibilité et son pouvoir communicatif reste l’exemple le plus parlant, ce braconnage est universel et omniprésent.

Jean Aubert, Guillaume Clément, Pauline Grolleron, Lorène Sommé

Monstre urbain

En 2012, Oxmo Puccino invoque une fois de plus ce monstre devenu sacré, la plus “lucifèreuse” des ville, rebaptisée Paname. Créature dont les artères grouillent d’une multitude grondante, quand ses viscères charrient des fournées de Parisiens pressés, de touristes épatés et d’amoureux lovés. Tous séquestrés plus ou moins volontaires de cette bête qui est leur cage, grandissant sans cesse à l’intérieur d’elle même jusqu’à imploser. Mais, dans ce zoo où l’on se montre où on se cogne, l’été arrive comme une promesse de liberté. On prend soudain plaisir à se retrouver au centre de cette foule un peu plus dénudée, dans les parcs on oublie un peu notre captivité, mais gare à l’automne qui ne tarde jamais à arriver …

Jean Aubert, Guillaume Clément, Pauline Grolleron, Lorène Sommé

Grand Format

Grâce à la technique du collage de portraits photographiés, JR, un artiste contemporain français, présente son travail au plus grand nombre en choisissant la rue pour s’exposer.

JR le dit, « dans le rue je touche des gens qui ne vont jamais au musée », en effet ce sont de meilleurs lieux d’affichage pour ce genre d’exposition car la visibilité est plus grande.

En 2006, il affiche dans les quartiers bourgeois de la capitale, les visages de jeunes de banlieue. C’est en placardant ses œuvres directement sur les immeubles parisiens qu’il souhaite « amener l’art dans la rue » ; une action illégale qui sera, quelques temps après, approuvée par la mairie de Paris. Ces images, portraits satiriques et grimaçants, attirent l’attention des passants qui font face à la réalité. Les Parisiens sont confrontés à ces visages : d’autres individus, d’une autre classe sociale qui vivent dans la ville d’à côté, voir même dans le quartier voisin. Son travail installe une porosité entre des populations voisines, représentant ainsi des habitants de quartiers de différentes réputations. Cette exposition répond aux idées reçues grâce à la caricature que les modèles font d’eux-mêmes.

La stigmatisation des quartiers populaires, véhiculée par les médias ou politiques, creuse chaque jour l’écart entre ces quartiers sensibles et les quartiers bourgeois. Les stéréotypes sont omniprésents et instaurent une situation de méfiance par rapport aux quartiers concernés.

Ces portraits nous confrontent à leur image, directement, remettant en question les a priori de chacun : « sont-ils vraiment ce qu’on dit d’eux ? ».

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Jean Aubert, Guillaume Clément, Pauline Grolleron, Lorène Sommé

Métro, Boulot, Dodo

« Je suis l’dauphin d’la place Dauphine
Et la place Blanche a mauvaise mine
Les camions sont pleins de laitLes balayeurs sont pleins d’balais


Il est cinq heures
Paris s’éveille
Paris s’éveille


Les travestis vont se raser
Les stripteaseuses sont rhabillées
Les traversins sont écrasés
Les amoureux sont fatigués


Il est cinq heures
Paris s’éveille
Paris s’éveille


Le café est dans les tasses
Les cafés nettoient leurs glaces
Et sur le boulevard Montparnasse
La gare n’est plus qu’une carcasse
Il est cinq heures
Paris s’éveille
Paris s’éveille


Les banlieusards sont dans les gares
A la Villette on tranche le lard
Paris by night regagne les cars
Les boulangers font les batards


Il est cinq heures
Paris s’éveille
Paris s’éveille


La tour Eiffel a froid au pieds
L’arc de triomphe est ranimé
Et l’Obelisque est bien dressé
Entre la nuit et la journée
il est est cinq heures
Paris s’éveille
Paris s’éveille


Les journaux sont imprimés
Les ouvriers sont déprimés
Les gens se lèvent, ils sont brimés
C’est l’heure où je vais me coucher


Il est cinq heures
Paris se lève
Il est cinq heures
Je n’ai pas sommeil »

Jacques Dutronc,  1968

166 ans plus tard, Jacky sort du troquet, un petit coup dans l’nez, Jacky s’promène de quartier en quartier. Il croise des silhouettes fuyantes et affairées, la rue n’est plus qu’un passage. Il est bien loin le temps d’Marco, aujourd’hui c’est « métro boulot dodo ». Comprendre les autres dans la rue n’est plus mince affaire. Le théâtre n’est plus. Celui qui montra tant de variétés, est aujourd’hui bien sectorisé.

Jean Aubert, Guillaume Clément, Pauline Grolleron, Lorène Sommé

1802

5 heures du mat’, 1802, Marc-Antoine Desaugiers termine sa folle nuit de bombance dans le calme méandre parisien. Au dessus de Montmartre, le soleil point, c’est l’heure du basculement. Les lutéciens s’éveillent, la clameur enfle, venus de nulle part, les gens se mêlent ; « la foule accrue
 grossit tout-à-coup : 
Grands, valetaille,
 Vieillards, marmaille,
 Bourgeois, canaille 
abondent partout ! ». Tout Paris est dans la rue, elle pullule de couleurs. Devenue un théâtre d’elle même, où tout le monde se met en Seine. Marco panique, le foutoir gronde, il faut dormir.

Jean Aubert, Guillaume Clément, Pauline Grolleron, Lorène Sommé 

Le nombrilisme de Mon propre espace de vie

LA RUE, ENTRE UTOPIES ET RÉALITÉS SOCIALES

La rue est au cœur de nombreuses utopies. En tant qu’espace public, dans l’imaginaire collectif, elle rassemble ; ses usagers y échangent et partagent. Ils vivent les uns avec les différences des autres.

Toutefois, la réalité est bien loin du fantasme collectif, et la caractéristique de chaque rue dépend de l’ambiance qu’elle aménage, du quartier dans lequel elle se situe, des différentes populations qui y vivent. D’une rue à l’autre, l’atmosphère peut être radicalement différente. De quartier en quartier, les habitants s’identifient à leur rue qu’ils appréhendent, faisant de ce lieu davantage une prolongation de son logement plutôt qu’un espace communautaire. Ce lieu de vie devient commun, quotidien, invisible. Malgré tout, l’usager s’y identifie et devient une partie de la foule de cette rue. L’appropriation de chaque rue par ses habitants leur attache une identité. Cette dernière tend à démarquer les quartiers les uns des autres et leur affuble une étiquette chargée de clichés.

 Moi je vis ici, Toi tu viens d’ailleurs ; d’ailleurs tu viens d’où ? Non j’viendrai pas ce soir, c’est trop loin, c’est trop moche, c’est trop calme, c’est trop riche, c’est trop populaire, c’est trop différent, bref, c’est trop pas chez moi !!!

Aujourd’hui Paris est morcelé par ses différentes classes sociales. Dans l’16e t’es bourgeois, dans l’13e t’es chinois, dans l’18e t’es renoi, dans l’1er t’es bobo et en banlieue t’es prolo.
Les idées reçues s’arrêtent. Dans la rue t’es censé apprendre sur les autres, comprendre leurs différences et comment ils vivent, eux.

Cette représentation mentale de la rue comme un espace de condensation sociale aurait plusieurs racines. Par exemple dans le mouvement post-moderne des Team 10. Leur vision de la rue tranche radicalement avec les idéologies corbuséennes, qui prônent la rue uniquement comme un espace de déplacement. Les Team 10 insistent sur le fait qu’il est important que le caractère communautaire et partageable de la rue existe et perdure. Cette vision de la rue est notamment perceptible dans les projets d’aires de jeux pour enfants d’Aldo Van Eyck. Il les aménage dans des friches urbaines qui deviennent des excroissances de la rue ; lui redonnant vie. Elle reprend son caractère communautaire en rassemblant plusieurs générations.

Pourtant, au quotidien, la rue est souvent davantage un espace d’expression individualiste (bousculade, regard droit, MP3 sur les oreilles) que celui de l’altruisme. À Paris, la réalité est donc souvent bien éloignée de la pensée de Van Eyck ; les gens se croisent plus qu’ils ne « vivent ensemble ».
Il y a donc une différence entre l’utopie de la rue comme lieu de compréhension des autres et la réalité. Certains des articles suivant sont des tableaux de la manière dont la rue parisienne est ressentie par ses habitants. Quand certains dessinent la rue partagée, celle qui vit, d’autres peignent la triste réalité des parisiens qui se croisent sans se voir. Certains exposent des outils tendant à controverser l’usage commun et actuel de la rue parisienne.

Jean Aubert, Guillaume Clément, Pauline Grolleron, Lorène Sommé