Catégorie: Chasseur de Réel

Motivés

Bon, la Défense et Bobigny, ils auraient pu faire plus et feront surement plus pour continuer de kiffer et de connaître ces lieux cachés de tous. Ils ont vu l’invisible, les bidonvilles, les dalles moroses et les kilomètres de voies ferrées de Bobigny … l’extravagance de la Défense, ses autoroutes, ces restos rétro chics et cette ambiance improbable de micro cité…

Comment conclure ? Pas facile. En vrai, en faire un maximum et se taper des heures de marches. Digérer et on verra ce qu’on en fera. Pour les prochaines fois, ils parleront plus aux gens, se détacheront tant que possible des comparaisons et de leurs bagages pour être encore plus dans le truc quoi. Peut-être une sorte de catalogue. On viendrait y chercher des infos brutes ? Bref c’est complexe, continuons, et si ça en motive d’autres tant mieux ça en fera toujours plus de découvert.

Manon, Arthur et Hillel.

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Direction : LA DALLE

Ils décollent un dimanche, vers 14h. Cette fois-ci, direction Bobigny. Ils partent des Buttes Chaumont, angle Crimée-Manin – c’est là où crèche Hillel. Ils s’engouffrent dans l’allée Darius Milhaud, aussi piétonne que PostMo.

« Plein de juifs ici !

-Oui, mais c’est des sépharades, tu vois. C’est moins chic que les Rosiers… »

Un joueur de tennis à la sauvette crie « Hillel ! », mais c’est pas le nôtre, c’est un pote à lui, derrière, qui promène son frère.

Dans ce foutoir « articulé » – comme on dit – autour de l’allée, cohabitent dans une harmonie relative le lycée Brassens, plein de maisons de quartiers, une toute petite Eglise, le commissariat du XIX… Des colonnes en pavé de verre attirent l’attention de nos globetrotters des faubourgs.

« Cet endroit est trash, on achète ? »

Les carreaux de salle de bain en façade les font sourire, mais ils préfèrent les cases laissées vides par ceux déjà arrachés, on voit la chair à vif pleine d’enduit de cet îlot improbable de la fin du siècle dernier. Un bout de Paname pas classique, un peu grunge mais pas flippant, on y est bien, sous le soleil, entre les arbres maigrelets. Un trompe l’œil imprimé sur une tour de 12 étages les propulse en Egypte Antique, salve artistique dérisoire contre la morosité crémasse de l’aplat de crépis.

Ils descendent quelques marches, évitent une rampe pisseuse pondue par l’amicale des programmateurs fous, et arrivent au croisement des rues Petit et Sente de doré. En ce dimanche ensoleillé des êtres de toutes couleurs se pavanent dans l’air frais. Ici se croisent rebeu, noiche, kainfri, feuj et babtou, sans vibes branchouille ni communautarismes extrêmes. C’est comme si la faune du Belleville d’autrefois avait bougé ici, en gros…
Déconstructivisme des années 2000 percuté contre un brutalisme militaire venu d’ailleurs, le tout moisissant à un rythme effréné. Percées chaotiques et superpositions de strates se bousculent dans cet horizon torturé.

Ils s’imaginent une sortie au :

DORIA, DINER-SPECTACLE LIBANAIS

après une soirée à la Cité de la Musique. Ils sont en désaccord franc sur l’histoire de la Halle de La Villette.

« C’est pas la halle des vraies halles des Halles, j’te dis… »

Ils suivent l’avenue Jean Jaurès vers l’est et le périphérique… une 206 les dépassent : « gros son mon gars ! » L’avenue se plie légèrement, sous leurs yeux « l’international périf ». Ils s’imaginent la ville au temps des « fortifs ». Ils continuent vers l’est vers la franche rayure de béton gris, vert, marron, jaune avec sa glissière vert pomme. Hillel s’exclame : « Élément architectural au bord du périf ». C’est l’église Sainte Claire, ramassis complexe et contradictoire de tous les matériaux possibles. Ça fait du skate au pied de la grande croix en tôle pétée, « djeesus » n’est pas là, il semble y avoir oublié son échelle. Autre folie de cette frontière chaotique, l’énorme sapin de noël sur la méga poutre du philharmonique de Jean. Porte de Pantin : la voie du tramway serpente bucoliquement entre les lampadaires et les bretelles d’autostrades et s’enfile sous le périf. Maintenant c’est ça la Porte, le-en-dessous-du-périf. Un écran de LED sur les piles montre une colonne de grosses fourmis qui rampent. Ils sont côté Pantin, mais c’est jamais vraiment le périf’ la limite, du coup ils ne savent jamais trop à quel moment le bitume sous leurs pas change d’autorité administrative. En haut du monstre de briques à fenêtres carrées, un énorme panneau annonce :

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Ils arrivent juste à la fermeture d’un marché. Sur le sol, les vestiges foulés des produits du matin. Ils trouvent que c’est calme même si le trafic est intense et qu’à même pas 100m on voit juste le toit des bagnoles qui bombent sur le périf.

Ils se laissent glisser dans les petites rues au nord du boulevard .Tiens les ateliers Hermès. « Qu’est-ce que ça fout là ça ? » beugle Manon.

Ça construit sec par ici, des panneaux d’alu sérigraphiés à la pelle, du percement décalé, de la massivité feinte.

« C’est laid… Je sais pas ce qu’il y avait avant, c’était peut-être pire… »

Deux tourtereaux profitent du bitume pisseux d’un retrait pour s’épancher, ils sont touchants.

« Attendez, vous m’avez pris une photo ? S’exclame une reubeu ? Non non, c’est la vieille dame à la fenêtre. A bon parce que ça me fait peur facebook et tout… »

Ça devait être comme asse Paname avant, des façades sordides, des petits immeubles en briques noircies… Ils tombent sur Fernand Pouillon et sa pierre du sud à Pantin ! « Tu vois c’est pas très joli, mais juste impressionnant par rapport aux ensembles en cartons de l’alentour. » Ils s’arrêtent au Liban pour acheter une couronne au sésame. La grosse route qui pousse vers le NordEst est devenue le seul repère vraiment fixe ici, tout le reste est posé n’importe où autour. Alors c’est sûr ya de l’air … Ça fait rêver un peu, ya pas un pignon  perpendiculaire à l’autre…aucune synthèse, aucune cohérence, LA VIE QUOI ! Les couronnes sont excellentes. Ya de la zouz et pas trop de bagnoles.

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AUX DELICES PARISIENS

DES PATISSERIES DE QUALITE SANS TROP DEPENSER

En fait c’est un champ de bataille, il reste une petite église sur un promontoire de meulière. Les façades lépreuses de l’église Saint Arpents trônent, absurdes, au milieu des grands ensembles. Tout autour, du simili Perret. Les gens nous regardent bizarrement, trois types zonant, caméra à la patte comme les touristes du centre.

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Ils essayent de ne pas toujours parler d’archi mais c’est duuuur !

« Le monde de la laverie, c’est un truc que je regrette de pas avoir connu… »

Dans la rue, personne, quelques alcooliques s’épaulent à la terrasse d’un bon PMU à l’ancienne… Ils s’y arrêtent, prennent un café au TCHAO PANTIN, dont la peinture se décolle par pans de plusieurs mètres de long. 4 types, une cage avec des perruches, un patron auquel ils demandent la route de la dalle de Bobigny. C’est à une station. C’est loin… Il leur conseille de prendre le métro. Mauvais, ça ! Donc ils marchent, le long de la RN3, par-dessus le faisceau des rails du réseau de l’Est, ils sont complètement seuls maintenant… Juste une vieille dame noire qui les suit lentement, de plus en plus loin derrière… Trottoir foulek… Ambiance sudamérique mon gars …

D’un coup on quitte la ville, on quitte complètement Paris, la gigantesque tranchée des voies marque l’entrée dans l’hyperespace. La nationale monte légèrement, premier plan morne et gris de ce paysage abstrait, dont l’horizon semble strié par cette famille de tours de l’autre côté des voies, ils verraient bien LA DALLE à leurs pieds. C’est leur Nord à eux, pour l’heure.

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Des barres déguêêulâââsses, la RN, le TGV, une petite décharge…cool !

« As-tu des clichés significatifs de cette décharge. »

Une boîte de recyclage s’est payée la folie d’une structure ultra démonstrative, signée Sir Foster. Ils sont seuls, collés contre la balustrade par le ballet des caisses qui roulent à fond.  Ils arrivent à l’entrée de Bobigny, ils balisent, un peu…

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Au bout de la décharge, contre la route – à l’arrêt de bus LA FOLIE, ça ne s’invente pas…- un bidonville d’un petit hectare, plein de tanj … yen a plus en France, apprend-t-on en histoire-géo… Ils hallucinent, tracent leur route. A 100m, le canal de l’Ourcq. Désaccord, encore, pour l’un c’est un ghetto de riches en ligne, pour l’autre un site encore authentiquement déshérité. Sans doute un peu des deux. Des gens bien foulent le bitume nickel de la piste cyclable, mais vite, hein, on aime ça mais on traîne pas…C’est légal de taguer ici, mais

« C’est vraiment du tag de banlieue, agressif, violent et que du CHROME ».

Ça pue le pneu cramé, tous les 4-5 mètres – l’espace entre deux vitres avant de voiture – débris de verre sékurit.

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 On va au centre, avant d’arriver – panique – deux équipes se courent dessus, nos héros prennent le bus sur 200 mètres et se font déposer au terminus, Bobigny – Pablo Picasso. Pression.

« La dalle ? Jamais entendu, je connais pas. » «Laquelle, il y a des dalles partout ! » Ils vont à celle qui est proche de la préfecture. C’est vraiment pas beau ya rien d’autre à dire… C’est pas les gens c’est le quartier qui est oppressant. Tous ces gars, en bas des blocs….

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 Ya que le MACDO qui soit un peu engageant. Ils s’y ressourcent un instant. Ils se demandent combien de temps ça va durer MACDO. « C’est devenu comme les boulangeries c’est peut-être infini. » « Bon les gros ça avance. » Ils quittent la chaleur un peu épaisse du MACDO. « Les dalles je sais que y’en avaient à la cité Karl Maks…faudrait demander à la mairie..» Ils traînent leurs souliers de parigots encore une dizaine de minutes, entre dalles pittoresques et escaliers glauques, ils s’étonnent qu’il n’y ait pour tous commerces que des banques au pied des tours, que des banques et le MACDO. Ils font le tour d’un îlot, la moindre agitation au loin les angoisse. Ils se trouvent mauvais anthropologue.

Manon, Arthur et Hillel.

15 décembre – 15h15 (Marignan)

Ils descendent à Pont de Neuilly, sur la 1. Hillel s’inquiète : « Mais qu’est-ce qu’il y a, à Pont de Neuilly ? ». Ils prennent la sortie 1, Av. de Madrid.

« La 1, c’est toujours la principale ! »

Un long escalator grinçant les remonte à la surface. Ils émergent au milieu de l’Avenue – en grimpant sur ces murets de granite rose des Vosges, on verrait donc cet axe monumental, Louvre/Arc/Arche, avec la boutade du Mitt’rand. Les façades sont chics, l’ambiance cossue, mais des buis ras bloquent le sol, on circule mal, à pied … Des lampadaires pompeux occupent le ciel.

Direction Paris, enfilade un peu rasante de façades réglées, et disparates avec ce fouillis de buissons au centre.

Direction Défense, les éminences scintillantes des tours, entre lesquelles peinent à filtrer des raies de ciel bleu.

Ils sont surpris de l’affluence, à cette heure.

Ils montent sur la fontaine surplombant le pont, contemplant troublés ce mélange dense, grouillant, sans doute un peu violent. Des centaines de véhicules s’engouffrent à 90 dans la fente sombre sous LA DALLE, entre les pattes grises des tours. « Téma la bretelle de ouf, jla prend en photo direct » s’émerveillent-ils. Un ruban enveloppe en effet le cube à fenêtres carrés du Novotel, celui qui jouit d’une vue plongeante sur la Seine, et encore plus plongeante sur l’autoroute. A droite, un ensemble ultra-brutaliste offre au passant ses atouts avenants. Derrière, une tour complètement Théorie et Projet.

Ils traversent le Pont de Neuilly, y croisent 1000 minettes en UGG’s et jogging, « On revient du Complexe ! » C’est le gros bloc en panneaux à facettes, sur l’Ile de la Jatte, la même que Renoir … ou Monet … Ils mélangeaient tout, l’ivresse des pots d’échappement ? En tout cas les Nevillottes y font du sport.

Ils arrivent au pied de la dalle, pas beaucoup de piétons par ici … En même temps, ces bagnoles qui bombent derrière ces lignes de gros poteaux ronds n’invitent pas à la flânerie, c’est très bien comme ça ! Ils sont étonnés par le très étroit escalator qui les hisse sur LA DALLE. De cette place amorphe, coincée entre une tour carrée à angles ronds, une barre super longue toute plate et le chantier d’une tour dont l’angle pointu pointe le levant.

En haut, ils regardent la Seine, Paris … « Eh oui il y a des gens qui vivent ici ! » Ils ne savaient pas.

Ils sont intrigués par un moment Corbuséen, immeuble de béton brut, à fenêtres en bandeau – pilotis, arbres élagués et sans feuilles, quelques passant traversant la dalle dans sa largeur animent, mais difficilement, ce dessus d’autoroute – 4 km de tunnel sous la Défense, quand même …

« Mais pourquoi ils sont ronds, tous les angles de tour. » Lui, il trouve qu’elle est chic, la grue coincée entre deux tours. Ils sont émus par les petits restaurants glauques et coquets néanmoins, sous les immeubles. Dessous pas en bas. Fernando nous invite à une visite de chantier d’une tour, un samedi, à partir du 7 janvier. Hillel nous invitera dans un de ces restaurants, plus tard, quand il aura du biff.

C’est très calme hein, sur cette dalle – sans voitures évidemment …

« Eh attendez, vous ne voulez pas qu’on attende l’heure de sortie des bureaux, qu’on voit grouiller le parvis ? » Ils n’attendront pas, verront le CNIT, qui sent l’œuf, « comme dans la 14 », gravissent l’escalier monumental jusque sous le Portique de la Défense. Ils se tiennent sur la dernière marche, vers Paris, la pointe des pieds dans le vide. Ils se rendent compte que tout le monde fait ça. Ils peinent à trouver le départ du T2, qui les mènera  jusqu’à Issy, le long de la Seine. Ils voient bien qu’on suit une ligne de train ancienne, il y a de vieilles gares en brique entre les bureaux de verre, les logements blancs. Des coteaux de Suresnes, Sèvres, ils glissent jusqu’à Boulbi … Mais tout va trop vite. Il faudra revenir.

Manon, Arthur et Hillel.

Sur l’bitume mon gars

Ils sont parisiens, âgées d’une vingtaine d’années, ils côtoient tous les jours Panam. Mais dans cette époque, où les déplacements et les communications sont mises en réseaux, ils ne connaissent que leur quartier, leur trajet quotidien et les quelques stations où ils daignent descendre. Ils finissent par en oublier les intermédiaires, ces points, ces stations qu’ils ne connaissent que dans les couloirs des sous-sols du métro parisien. Comment ça se connectent ces points, en vrai, à l’air libre et pas dans les couloirs glauques des sous-sols d’île de France !

Avant de manger du kilomètre, ils font un tour à la bibli dl’école histoire d’en apprendre des anciens. On leur conseille Maspero. Les passagers du Roissy Express, Paris, Points, 1990, [photographies de Frantz Anaïk].

 A la page 1 : « François Maspero a débuté comme libraire à l’âge de 22 ans. Il a travaillé dans une maison d’éditions jusqu’en 1982, puis à Radio France jusqu’en 1990, en y réalisant en autre la série « cet hiver en Chine ». Il a écrit des reportages (notamment pour le Monde) sur les Balkans, la Bosnie, Cuba, les Caraïbes, l’Algérie, la Palestine. Il a publié son premier livre sous son nom en 1984. Il est également traducteur. »

On l’aura donc bien compris ce bon François est homme à tout faire. Les passagers du Roissy Express rédigé en septembre 1990 est le résultat d’un voyage d’un mois le long de la ligne B du RER francilien. Accompagné Anaïk Frantz, qui prend les photos, ils quittent leur « Paris-paradis » pour vagabonder chaque jour de gare en gare afin de découvrir une contrée voisine pourtant méconnue des parisiens : la banlieue.

A la page 20 : « Ce serait une balade le nez en l’air, pas une enquête : ils n’avaient nullement l’intention de tout voir, de tout comprendre et de tout expliquer. »

A la page 24 : « Ils découvrirent que beaucoup de parisiens voyaient les banlieues comme un magma informe, un désert de 10 millions d’habitants, une suite de constructions grises indifférenciées ; un purgatoire circulaire avec un centre Paris-paradis. […] Un paysage livré en vrac, un peu déglingué, en perpétuelle recomposition. A remodeler. […] Mais eux-mêmes qui étaient tous les deux parisiens et qui, comme tels, avaient vécus depuis des années la lente transformation de leur quartier vivant en quartier vitrine, en quartier musée, elle à Montparnasse, lui à Saint Paul. »

A la page 25 : « Paris était devenu une grande surface du commerce et un Disneyland de la culture.
Où était passée la vie ? En banlieue. […] Donc : il serait temps d’aller voir où est la vraie vie. »

Ces quelques citations résument la démarche de nos deux globes trotteurs du bitume périphérique. Sacs à dos chargés du strict minimum, ils foulent le macadam comme ils fouleraient les sables du Sahara. Chaque journée rime avec découverte, recherche du foyer chéri de fin de journée et rencontres avec les autochtones des pôles nord-est et sud-ouest de l’Ile-de-France.

A la manière de François et Anaïk ; Manon, Arthur et Hillel vont flâner au hasard dans quelques contrées du bassin parisien. Un qui parle à la populace, l’autre qui prend les photos et le dernier qui crache leurs impressions sur le papier !

Manon, Arthur et Hillel.

Les autres lieux de la ville : récit d’une exploration

Petite ceinture

“Ils forment le négatif de la ville bâtie, les aires interstitielles et marginales, les espaces abandonnés ou en voie de transformation. Ce sont les lieux de la mémoire réprimée et du devenir inconscient des systèmes urbains, la face obscure de la ville, les espaces du conflit et de la contamination entre organique et inorganique, entre nature et artifice. (…) De tels territoires sont difficilement intelligibles, et par conséquent aptes à faire l’objet de projets, du fait qu’ils sont privés d’une localisation dans le présent et par conséquent étrangers aux langages contemporains. Leur connaissance ne peut être acquise que par expérience directe; les archives de ces expériences sont l’unique forme de cartographie des territoires actuels.”

Stalker, A travers les territoires actuels.

Don't.

Le franchissement des limites

Limite physique, limite légale. Démarcation entre deux milieux d’indices différents. Un autre type d’espace, qui nécessite la protection. Un espace public, un espace privé. Mais pas seulement. Des espaces abandonnés, désaffectés. Dont la limite est aussi marquée par le temps. Un lieu qui a vécu, à présent considéré inutile. Et cette protection contre le danger, celui qu’on pourrait causer à soi-même. Il s’agit de la petite ceinture de Paris, voie ferrée désaffectée, qui autrefois faisait le tour de la ville. Elle est aujourd’hui amputée, mais une longue partie est encore praticable dans le Sud-Est de Paris.

La première étape de cette exploration fût de repérer l’emplacement approximatif de la petite ceinture. Sur tous les plans, elle apparaît grise, sa présence sur la carte est fantômatique. Seul un repérage sur place permettra d’en trouver les accès.

Seconde étape, tentatives vaines d’accéder à la voie. La barrière physique est efficace, la limite bien palpable! Les murs qui entourent cette voie deviennent alors sujet d’une observation accrue, qui s’affûte au rythme de nos pas. Partout, nous tentons de trouver une faille, un verrou cassé, un trou dans un grillage, une entrée dissimulée. Rôdons autour de la voie. Tentons une entrée dans un site de la RATP longeant la voie. Impossible.

Une grille en cache une autre. Et ces panneaux! “Nous vous informons que ce site est placé sous télésurveillance.” Bien sûr la menace de la vidéo surveillance. Ignorer si nous sommes réellement observés, la paranoïa Foulquienne…

Finalement, nous demandons à un “jeune” du quartier. Il connaît un passage, nous fait pénétrer et nous indique une autre sortie, à environ un kilomètre vers le Sud.

L’exploration

Vient alors l’exploration des lieux. Suivons la voie ferrée dans un sens, de toute manière, seulement deux options… Le calme qui y règne. La neige assourdit les sons. Partout, la nature a repris ses droits. Nous sommes pourtant encore dans la ville. Ce qui est d’ailleurs surprenant, c’est le contraste entre le calme du lieu, et l’espace qui le borde. Plusieurs fois, nous avons traversé des ponts au-dessus de rues ou d’avenues. Nul ne semble nous apercevoir, d’ailleurs, personne ne lève les yeux vers ce lieu oublié, devenu invisible.
En réalité, des traces marquent un réinvestissement officieux de cet endroit. Partout, des tags, sur toutes les surfaces lisses, des signatures. Je me remémore les paroles du garçon “Il faut pas aller d’ce côté-là [vers le Nord], y’a un tunnel où il se passe des trucs bizarres ; dans les années 90, des skins et des gangs se réunissaient là-bas le soir”. La vue de ces tags, de cadavres de bières abandonnées, et de traces de pas confirment cette vie dans d’un espace presque parallèle à la ville, qui ne figure pas dans notre géographie mentale, dont on ne parle jamais.

Au loin, Paris

Le froid commence alors à nous ronger le visage, il me semble que nous avons dépassé la sortie indiquée par le garçon. Comment sortir de cet endroit? Nous continuons sur environ cinq cents mètres, peut-être plus. Tout en marchant, nous sondons les côtés de la voie, à la recherche d’une nouvelle faille. Finalement, à la sortie d’un pont, dissimulé par des branchage, un escalier. La fin de l’escalier est condamnée par quelques planches pourries, que d’un geste mou nous poussons. Un squat, quelques matelas, des journaux, abrités par le pont, dissimulé par des déchets et un grillage. Escaladons le grillage raisonnablement haut. Retour à la ville connue. Elle paraît terriblement agitée, le bruit qui nous parvenait là-bas comme un murmure lointain nous envahit. Retour à la foule, retour à la présence humaine, envahissante, presque dérangeante. Nous n’avons aucune idée d’où nous nous trouvons.



La  petite ceinture

Louise Deguine  / Amaury Lefévère / Laurane Néron

Les autres lieux de la ville : La petite ceinture, antithèse de la ville au cœur de la ville.

 Notre questionnement sur les « autres lieux » nous a amené à nous intéresser à cet espace qui semble être quasi désert alors qu’il est au cœur de la métropole parisienne. En regardant vers ses origines et grâce au travail d’un jeune photographe parisien, nous proposons de voir comment cet espace a pu se constituer en une sorte d’antithèse de la ville.

La genèse d’un espace résiduel

Les origines de la petite ceinture remontent à la deuxième moitié du XIXe siècle. Le développement du chemin de fer, et en particulier des lignes radiales au départ de Paris entraine la multiplication des grandes gares terminales (St Lazare, Austerlitz…). Ces aménagements revenant à des compagnies privées, aucun plan d’ensemble n’est envisagé pour l’interconnexion des gares, si bien que la ville devient un point de rupture de charge, les voyageurs devant emprunter une voirie urbaine déjà bien encombrée pour transiter entre les dix terminus ferroviaires.

L’Etat décide alors la construction d’une ligne de chemin de fer ceinturant Paris à l’intérieur des boulevards des Maréchaux. En plus de relier les grandes gares entre elles, cette ligne a la vocation stratégique d’assurer l’approvisionnement des nouvelles fortifications construites à partir de 1841 (Enceinte de Thiers), aussi bien en hommes qu’en ravitaillement ou en armement. La construction de l’infrastructure débute en 1852 pour s’achever en 1869. Elle forme alors une boucle de trente-deux kilomètres de long.

La guerre franco-prussienne (1870) démontre l’intérêt de cette ligne (huit cent mille hommes de troupes transportés en six mois), mais aussi ses limites avec son manque de capacité, ce qui mènera à l’aménagement en périphérie de la Grande Ceinture en 1877.

Face à la concurrence croissante du métropolitain, le trafic voyageur décline et la ligne est désaffectée au trafic de voyageurs en 1934. Laissée en friche, elle est progressivement murée, grillagée, quand elle n’est pas tout simplement amputée d’une partie de ses voies ferrées. Seul vingt-trois des trente-deux kilomètres originels subsistent de nos jours.

Cet espace ne possède aujourd’hui plus aucune fonction propre. On pourrait à première vue penser qu’il est complètement déserté, inhospitalier. Pour autant, ceux qui l’arpentent ont pu constater le contraire.

Enquête sur les « inhabitants » de la petite ceinture

Nos recherches sur cet « espace résiduel » nous ont aiguillés vers le blog du jeune photographe BBKORP (http://bbkorp.com/category/urban-ghosts/) qui arpente depuis plusieurs années cette ancienne ligne.

Nous avons souhaité faire connaitre une enquête qu’il a réalisée et publiée en 2012 dans laquelle il s’intéresse aux « inhabitants » de ce lieu : http://bbkorp.com/2012/12/15/264/.

Arpentant un tronçon de la ligne situé entre la flèche d’or (XXe arrondissement) et Tolbiac (XIIIe arrondissement), le photographe nous fait remarquer la topographie particulière des lieux : tantôt creusée comme une faille dans la ville, tantôt surélevée pour franchir d’autres voies, la petite ceinture s’inscrit dans un rapport d’isolement net de l’urbanité qui l’entoure. Elle est parfois traversée par des ponts, mais toujours les pieds l’évitent, la contournent, comme si la ville l’avait refoulée.

L’accès y est difficile (comme nous avons pu nous en rendre compte lorsque nous nous sommes rendus sur le terrain). Grillages, barbelés, parpaings… la ville a déployé tous les moyens d’évitement dont elle dispose pour isoler cet espace. Pour autant, BBKORP remarque les tôles arrachées, les barbelés découpés, et nous laisse comprendre que cet espace est habité.

Son exploration le conduit jusqu’aux abris de fortune des SDF : tentes, cabanes en planches de bois aménagées sous les ponts. Cette zone se présente comme une « ville antithétique », dans le sens ou toute une population y vit –y survit- en faisant directement face aux conditions rigoureuses de l’environnement extérieur. L’architecture de ces lieux, qui a fait l’objet d’une réappropriation, est loin d’être humanitaire. Si bien que le photographe n’hésite pas à qualifier les habitants de ce lieu inhabitable par le terme « inhabitants ».

Le travail de BBKORP nous confirme la nature « d’autre lieu » de la petite ceinture, au sens Stalkerien du terme. Espace interstitiel, abandonné, imprégné de la mémoire de son passé ferroviaire, il peut aussi être vu comme le « négatif de la ville », la « face obscure de la ville » que Paris semble refouler. Un « négatif de la ville » à plus forte raison qu’il constitue une sorte de « ville antithétique » au cœur d’une métropole de dix millions d’habitants. Si La ville est sensée produire les conditions idéales pour abriter la vie (habitat), son négatif qu’elle renferme et qu’elle refoule héberge a contrario la vie dans les conditions les plus rudes.

Louise Deguine, Amaury Lefévère, Laurane Néron

LANGAGE ET PENSEE 3

Au commencement était la parole…

Les stades de l’intelligence selon Piaget

0-2 Stade sensori-moteur

2-7 Stade de représentation ou stade avant les opérations «concrètes» de la logique

7-12  Stade des opérations «concrètes» de la logique

12-18 Stade des opérations «concrètes» formelles

Les stades a et b

le stade sensori-moteur et le stade de la représentation

Les seules formes d’intelligence qu’a un bébé de 8 à 10 mois sont de nature sensori-motrice (sans autres instruments que la perception et le mouvement) donc, le bébé est piégé dans les limites de ses champs de perception (dans les frontières de l’espace et le temps) lorsque le langage apparait environ a 2 ans il se provoque un changement profond dans la pensée.

L’enfant devient donc capable d’évoquer des situations non actuelles et des objets qui ne sont pas atteints en leur immédiateté perceptive (le chat qu’il a vu hier ou son jeu qui se trouve dans la pièce à coté).

Il se libère alors du temps et de l’espace immédiat.

Comme ça les notions naissent et la pensée s’enrichit, Watson (behaviorist) avait conclut que le langage est la source de la pensée, mais Piaget s’est aperçut que la pensée est présente aussi au premier stade d’intelligence sous des dérivés de l’imitation qui sont : le jeu symbolique, l’imitation différée et les symboles oniriques.

En introduisant la fonction symbolique qui préexiste du langage, Piaget considère que cette fonction est plus vaste et inclut le langage, la communication non verbale, l’imitation et le jeu symbolique.

Avant le langage les représentations qui se créent par le jeu symbolique et l’imitation sont assez restreintes et confuses, mais dans le temps ils évoluent. À la psychopathologie ce geste démonstratif non verbal n’existe pas et il peut être un premier signe d’autisme (les enfants autistes ne montrent pas avec le doigt et ne peuvent pas partager leur attention avec les adultes)

Le propre de la fonction symbolique consiste en une différentiation des signifiants (signes et symboles) et des signifiés (objets ou événements). Avec le langage ces deux caractéristiques s’enrichissent et peuvent être réactivées par la mémoire pour faciliter l’intelligence par ces représentations. Donc on peut conclure que la pensée préexiste du langage, MAIS, c’est seulement grâce au langage que la pensée va se transformer profondément et trouver sa capacité de catégorisé par la schématisation et obtenir des capacités d’abstraction.

…mais si la parole n’existe pas sans la pensée?

Le stade c

Le langage et les opérations « concrètes » de la logique

Depuis les 7-8 ans jusqu’à l’âge de 11  l’enfant passe à l’époque des opérations concrètes (opérations additives et multiplicatives de classes et de relations : classification, sériations, correspondances, etc.)

Mais ces opérations ne recouvrent pas toute la logique des classes et des relations et elles ne constituent que des structures élémentaires de « groupements » consistants en semi-lattis et en groupes imparfaits qui se complètent vers 15ans.

Le langage n’est pas la seule source de la pensée logique.

ex. * Tous les Oiseaux (= classe A) sont des Animaux (=classe B), mais tous les Animaux ne sont pas d’Oiseaux, car il existe des Animaux non-Oiseaux (=classe A’) le problème est alors de savoir si les opérations A+ A’  = B et A= B-A’  proviennent du langage seul, qui permet de grouper les objets en classes A, A’ et B, ou si ces opérations ont des racines plus profondes que le langage. Avant le langage, il y a d’abord les actions puis, elles deviennent pensées. Les opérations +, – , sont des coordinations entre actions avant de pouvoir être transposées sous une forme verbale, et ce n’est donc pas le langage qui est la cause de leur formation. Le langage cependant joue un grand rôle, car il aide à la généralisation, à la mobilité, etc.

Dans les trois premiers stades nous constatons donc que le langage ne suffit pas à expliquer la pensée car ses structures trouvent leurs racines a) aux actions b) aux mécanismes sensori-moteurs.

Le langage est une condition nécessaire, mais non suffisante de la construction des opérations logiques. Il est nécessaire, car sans le système d’expression symbolique que constitue le langage, les opérations demeureraient à l’état d’actions successives sans jamais s’intégrer en des systèmes simultanés ou embrassant simultanément un ensemble de transformations solidaires. Sans le langage, d’autre part, les opérations resteraient individuelles et ignoreraient par conséquent ce réglage qui résulte de l’échange interindividuel et de la coopération.

Conclusion, le langage et la pensée sont interdépendants et se construisent ensemble, mais l’intelligence elle-même est antérieure au langage et indépendante de ce dernier.

Christina, Juliette, Misia, Muriel.