Catégorie: Apprendre de la rue

Les autres lieux de la ville : Non-lieux de Marc Augé.

Avant d’évoquer la notion de « non-lieux » que Marc Augé nous donne à lire, il convient de définir ce qu’est un « lieu ». Avant de lire l’ouvrage d’Augé, j’avais en tête la petite histoire du pont racontée par Heidegger dans Bâtir, habiter, penser. Heidegger nous dit : « Le lieu n’existe pas avant le pont. Sans doute, avant que le pont soit là, y a-t-il le long du fleuve beaucoup d’endroits qui peuvent être occupés par une chose ou une autre. Finalement l’un d’entre eux devient un lieu et cela grâce au pont. Ainsi ce n’est pas le pont qui d’abord prend place en un lieu pour s’y tenir, mais c’est seulement à partir du pont lui-même que naît un lieu. » Je me rappelais aussi le genius loci, ou esprit du lieu, dont la compréhension est la clé du travail d’architecture selon Norberg-Schulz : « Un lieu est un espace doté d’un caractère qui le distingue. Depuis l’Antiquité, le genius loci, l’esprit du lieu est considéré comme cette réalité concrète que l’homme affronte dans la vie quotidienne. Faire de l’architecture signifie visualiser le genius loci : le travail de l’architecte réside dans la création de lieux signifiants qui aide l’homme à habiter. » Enfin, j’étais intrigué par la poésie du mot « lieu » en français, qui a donné lieu a tant d’expressions : on dit que quelque chose « a lieu », ou encore « tient lieu de », on parle aussi de « lieu-dit », ou de « haut-lieu »…

Le lieu dont parle Augé est un « lieu anthropologique », « construction concrète et symbolique de l’espace qui ne saurait à elle seule rendre compte des vicissitudes et des contradictions de la vie sociale mais à laquelle se réfèrent tous ceux à qui elle assigne une place, si humble ou modeste soit-elle. […] autant de lieux dont l’analyse a du sens parce qu’ils ont été investis de sens, et que chaque nouveau parcours, chaque réitération rituelle en conforte et en confirme la nécessité. » Selon Augé, ces lieux ont « au moins trois caractères communs. Ils se veulent identitaires, relationnels et historiques ». En effet, le lieu où je nais, celui où j’habite (que j’habite) sont constitutifs de mon identité. Si plusieurs personnes ne peuvent se trouver en même temps à la même place, ils peuvent partager un lieu, qui est alors le cadre concret de leurs interactions. Enfin, le lieu anthropologique est historique en ce qu’il « se définit par une stabilité minimale », qui permet d’en comprendre les codes, les signes.

Dès lors, Augé définit un non-lieu comme l’exact opposé du lieu anthropologique, c’est-à-dire comme un espace ni identitaire, ni relationnel ni historique. Il évoque les moyens de transport (avions, bateaux, voitures…), les échangeurs autoroutiers, les zones duty-free des aéroports, les hyper-marchés, etc.

Augé nous invite à voir comme l’emploi du terme « espace » s’est généralisé : « espace vert », « espace aérien », « espace publicitaire », « Espace Cardin », « Espace 2000 » (fauteuils d’avion), « Renault Espace », etc. Il oppose l’espace abstrait au lieu concret. Qu’est-ce qu’un « espace vert » ? Un jardin, un square, un parc, une forêt ?

Il semble qu’un non-lieu soit en fait un espace dont on a remplacé l’expérience concrète par une abondance de signes et de paroles qui cherchent à le raconter. On ne visite plus les monuments historiques des villages, mais on les contourne en empruntant les grands axes autoroutiers, tandis qu’une série de panneaux nous en signale la présence. Lorsqu’en touriste, nous visitons des villes étrangères, nous accordons souvent plus d’importance à la description qui en est faite dans tel ou tel guide qu’à l’expérience sensible du lieu. Une distanciation s’opère donc entre le voyageur et l’espace qu’il découvre. Augé évoque « une rupture entre le voyageur-spectateur et l’espace du paysage qu’il parcourt ou contemple, qui l’empêche d’y voir un lieu, de s’y retrouver pleinement. »

Enfin, il y a un aspect étonnant des non-lieux qu’Augé nous donne à voir : c’est leur pouvoir d’attraction. A l’aéroport, « le passager ne conquiert son anonymat qu’après avoir fourni la preuve de son identité ». Il devient alors « l’objet d’une possession douce, à laquelle il s’abandonne avec plus ou moins de talent ou de conviction, comme n’importe quel possédé, il goûte pour un temps les joies passives de la désidentification et le plaisir plus actif du jeu de rôle. » En quelque sorte, le non-lieu nous libère en nous proposant d’évoluer (je ne dis pas habiter) dans le cadre d’un contrat qui constitue comme une servitude volontaire. Au contraire, le lieu est non contractuel, il est pesant, par l’histoire dont il témoigne, par les interactions qu’il porte en germe : il nous demande un effort pour l’habiter. On n’habite pas un non-lieu. La sensation de liberté provient d’une d’évanescence, d’une absence. L’impression d’être nulle part, déjà parti mais pas encore arrivé.

Augé ne porte pas de jugement de valeur à propos de ces non-lieux. Mais en tant qu’architecte, que faire de son constat ? Faut-il rejeter en bloc les « non-lieux » et chercher à projeter des lieux, porteurs de symboles et de sens ? Ou y a-t-il une esthétique de ces non-lieux (voire une éthique ?) caractéristique de notre « sur-modernité » et qu’il faut apprendre à voir ? Françoise Choay explique que la ville est condamnée à l’anachronisme puisque les bâtiments demeurent tandis que les codes culturels qui permettraient d’en comprendre les symboles évoluent très vite. Dès lors, n’est-il pas illusoire de chercher à faire une architecture porteuse de signes, de sens ?

Mais F. Choay fonde son analyse sur une vision sémiologique de l’architecture. Or il n’est pas du tout évident que l’architecture se structure comme un langage. Portzamparc nous dit même que l’architecture nous délivre du langage. « Elle établit un autre type de relation au monde, plus archaïque sûrement, mais peut-être aussi plus dense, plus fondamental. »  Faire de l’architecture, se serait alors s’ancrer dans un lieu, et créer un lieu, au sens que quelque chose a lieu, quelque chose se produit, qui possède un espace.

Louise Deguine  / Amaury Lefévère / Laurane Néron

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Monstre urbain

En 2012, Oxmo Puccino invoque une fois de plus ce monstre devenu sacré, la plus “lucifèreuse” des ville, rebaptisée Paname. Créature dont les artères grouillent d’une multitude grondante, quand ses viscères charrient des fournées de Parisiens pressés, de touristes épatés et d’amoureux lovés. Tous séquestrés plus ou moins volontaires de cette bête qui est leur cage, grandissant sans cesse à l’intérieur d’elle même jusqu’à imploser. Mais, dans ce zoo où l’on se montre où on se cogne, l’été arrive comme une promesse de liberté. On prend soudain plaisir à se retrouver au centre de cette foule un peu plus dénudée, dans les parcs on oublie un peu notre captivité, mais gare à l’automne qui ne tarde jamais à arriver …

Jean Aubert, Guillaume Clément, Pauline Grolleron, Lorène Sommé

LES CYBERCAFES

Le cybercafé est un lieu de service destiné essentiellement à proposer aux personnes l’accès à Internet et aux données publiques mises en ligne. Mais de plus en plus d’activités s’y ajoutent : il est souvent possible d’y scanner ou imprimer ses documents, Certains permettent également de jouer à des jeux en réseau, avec d’autres clients sur le réseau local ou sur Internet ; Certains se focalisent même sur cette activité pour devenir des salles de jeux en réseau. La taille des cybercafés est variable de 1 PC dans certains pays émergents, à plus de 200 PC comme la Chine.

Il existe des chaînes de cybercafés qui s’appuient sur un modèle économique performant. Ces espaces situés dans de fortes zones de chalandise sont uniquement consacrés à la connexion Internet et proposent un parc d’environ 50 à 100 postes informatiques dans un lieu ouvert 24h/24. Le summum est atteint dans certains pays émergents où le réseau Internet est peu développé : les cybercafés deviennent des lieux de rencontres conviviaux avec restauration rapide et boissons, prisés de la jeunesse estudiantine, utilisés en famille pour communiquer à peu de frais grâce à la vidéoconférence. Certains habitués y ont même un espace disque privé permettant de ne pas souffrir des restaurations.

Aperçu historique

Le concept de cybercafé est à rattacher au courant artistique de Californie des années 1980. En 1984, à Santa Monica, a été fondé le premier « café électronique » par deux artistes : Kit Galloway et Sherrie Rabinowitz, à l’occasion du Festival Arts Olympiques de Los Angeles.

À l’origine, le concept était d’interconnecter plusieurs communautés ou ethnies en utilisant ce média pour faire émerger un nouvel espace d’échange et de collaboration avec des événements virtuels, des concerts. On appelait alors ce concept CAFE pour Communication Access For Everyone.

Le premier cybercafé ouvert au monde est le Café Cyberia (qui s’appelle maintenant BTR Internet Café) à Londres (39, Wiltshire Road). Il fut ouvert le 1er septembre 1994. Le premier ouvert en France est Le Cyb.Estami.Net à Marseille le 2 mai 1995, et puis le Café Orbital à Paris.

Le cybercafé et la métropole parisienne : quelle influence sur la société ?

Les métropoles changent à une vitesse de plus en plus rapide et ce changement modifie la
manière des hommes de les habiter, de travailler et de se relier aux lieux qui composent
l’espace urbain. Or, aujourd’hui ces changements affectent des domaines nouveaux comme
les relations entre les communautés virtuelles et ancrées sur un territoire, et entre
l’organisation de la ville et le cyberespace. Ce dernier ne désigne pas un espace virtuel et
indépendant de l’espace géographique mais la mise en réseau des lieux par l’Internet, ses
infrastructures, ses services, ses contenus mais aussi ses usages. Cette mise en réseau de
lieux et de dispositifs socio-techniques comme les cybercafés, différencie l’espace et
participe donc à la production de la géographie urbaine.

A Paris comme toute la France, les cybercafés se présentent comme des lieux de convivialité
et de rencontres à l’instar des cafés et autres brasseries. Il n’est pas rare de rencontrer des
clients de cybercafés disposant déjà d’un accès à Internet à domicile. Les cybercafés sont
considérés comme des agents de socialisation. Certains cybercafés se sont spécialisés dans le
jeu en réseau (comme les salles de jeux en réseau). Les joueurs partagent non seulement
une passion mais aussi des codes, des règles et des astuces.

Au niveau de la métropole parisienne, on distingue deux types de structures : les cybercafés
de groupe et les cybercafés indépendants. Les cybercafés de groupe répondent à une part
importante de la demande d’accès public sur la métropole. Organisés en énormes espaces
ou disséminés dans plusieurs quartiers, ils proposent pour une somme modique de
consommer de l’Internet à toute heure. L’accompagnement et la formation ne sont pas
prévus et aucune logique de projet ne préside à leur fonctionnement. Les cybercafés
indépendants, en forte concurrence entre eux doivent proposer un accompagnement et des
animations complémentaires de la navigation en libre accès, et développer des spécificités
pour survivre.

Les utilisateurs des cybercafés se servent souvent des réseaux numériques comme prétexte
à socialisation. Ces lieux sont, en effet, fréquentés par une foule assez hétérogène —
touristes, habitants du quartier, etc. — de toutes origines et de tous âges. Ils réalisent une
rencontre physique autour de l’ordinateur, point de convergence d’intérêts communs
destiné à être oublié en tant qu’objet. Mais la socialité qui se manifeste en ces lieux relève-t-elle de logiques générales à l’oeuvre dans tout espace de rencontre —bar, bibliothèque, club— ou présente-t-elle une spécificité ? La confrontation entre les types des cybercafés et l’environnement local permet d’ébaucher une réponse à cette question. Certains cybercafés induisent une mutualisation des informations, en réseau et aussi in situ. Ils sont à la fois :

• Lieux de référence entre habitants du quartier ;

• Lieux d’accompagnement et de socialisation communautaires qui touchent une population peu motivée par les formes traditionnelles du débat public, mais qui s’exprime aisément à travers le « chat », la création de pages Web, etc. ;

• Lieux de rencontre et d’expression collective entre groupes d’habitants.

• Lieu de rencontre pour des populations qui ne se croiseraient pas autrement, et qui se retrouvent ici autour de pratiques communes et d’échanges de savoir, ces accès publics contribuent à tisser des liens intergénérationnels et inter-sociaux. Ils pourraient favoriser une mixité sociale là où d’autres approches, volontaristes, ont échoué.

L’adéquation entre l’offre, l’usage et le type de fréquentation des cybercafés laisse espérer, en outre, une pérennité des structures. De ce fait, elles pourraient préfigurer de nouvelles places publiques. Rappelons que la place publique n’est « place » que par rapport aux territoires urbains qu’elle contribue à qualifier, et « publique » que par l’usage qui est fait de l’espace qu’elle propose. Elle peut être ce lieu de débat dont le café du 19e siècle est un exemple récent : les cybercafés n’en seraient-ils pas la résurgence contemporaine. En ce sens, ils peuvent contribuer à territorialiser une communication électronique par définition déterritorialisée et asynchrone.

Jean-Maxime Descheemaekere, Ali Kabacha, Alexandre MARIONNEAU

Histoire du café, troisième-lieu par excellence

Lieu de rencontres ou de réunions par excellence, lieu où l’on observe, écoute, où l’on se pose pour écrire ou pour lire, lieu où l’on attend l’être cher ou la fin de la journée. Lieu où l’on entre, pour consommer boissons chaudes ou froides ou pour déjeuner sur le pouce, le café est le havre de décélération de sociétés constamment en surchauffe, victime de la dictature horlogère, synonyme de civilisation contemporaine.

Monique Eleb (Unité « Architecture, urbanisme sociétés ») observe que les fonctions du café, son décor, son mobilier (avec l’introduction de l’idée de « lounge »), le style du service et ce qu’on y consomme se redéfinissent depuis une vingtaine d’années. Comme c’est le cas pour la place qu’il occupe dans la topographie et les rythmes urbains. Ce renouvellement participe des recompositions affectant l’emploi du temps et de l’espace des habitants de la capitale et de sa région, pour qui aujourd’hui le café apparaît souvent comme un « troisième-lieu », lieu de médiation, après la maison et le bureau.

On peut toutefois s’interroger sur la véritable nature de ce « troisième-lieu » lorsque l’on étudie rétrospectivement le rôle qu’ont tenu les cafés dans la société face au phénomène actuel de gentrification de la clientèle qui se retrouve dans des cafés design, aux clients branchés ou dans des cafés faussement anciens, avec des références populaires ou bourgeoises.

L’origine orientale des cafés

Le café prend ses racines au Moyen-Orient. En Perse, les cafés étaient appelés au XVIème siècle, qahveh-khanek. Lieux de socialisation où les hommes se rassemblaient pour boire du café, écouter de la musique, lire, jouer ou écouter la lecture du Shâh Nâmâ (livre retraçant l’histoire de l’Iran de l’origine du monde jusqu’à l’arrivée de l’Islam). Dans l’Iran moderne, les cafés sont toujours fréquentés par les hommes. La télévision y a remplacé les jeux de société ainsi que la musique.

L’arrivée des cafés en Europe

La passion pour le moka atteint Venise en 1615 et le premier café européen, quant à lui, apparaît à Vienne en 1640. A Londres, un jeune arménien, Pasqua Rosée, ouvre le premier café. L’engouement du public pour ce nouveau breuvage est immédiat et plus de 2000 établissements sont créés au cours du XVIIème siècle. A la différence des clubs de gentlemen, réservés à l’élite nantie, les cafés sont ouverts à tous. Les deux seules conditions nécessaires pour y entrer sont :

– Un prix d’entrée modique : un penny . Selon Joffre Dumazedier, c’est « le salon du pauvre »

– Le port de vêtements respectables et propres.

Thomas Macauley écrit dans son roman History of England que « le café est comme la seconde maison du londonien ». Déjà à cette époque, les cafés sont au centre de la vie sociale dans la capitale anglaise.

Avant l’établissement des cafés en Europe, d’autres endroits de socialisation existaient comme les tavernes mais il s’agissait de lieux de dépravation où l’on buvait principalement de l’alcool ce qui empêchait de conserver un esprit clair propice aux débats.

En France, Jean de la Rocque, négociant introduit la fève de café à Marseille vers 1644. Celle-ci devient à la mode quelques années plus tard en 1660 pour s’étendre jusqu’à Lyon.

Les premiers cafés parisiens

Ce n’est qu’à partir de 1669 que l’usage du café se répand vraiment à Paris. Grâce à l’introduction de la fève par Jean de Thévenot, voyageur français, qui en avait favorisé l’introduction dès 1657 tout comme Soliman Aga Mustapha Raca, émissaire du Sultan Mehmed IV qui offrait à ses visiteurs, sous le règne de Louis XIV, du café dans des tasses de porcelaine du Japon. Le prix très élevé de la fève de café réservé aux seuls grands seigneurs la consommation de ce produit de luxe.

En 1672, un Arménien nommé Pascal ouvrit à la foire Saint-Germain une maison du café semblable à celles vues à Constantinople. Encouragé par le succès obtenu, il transfère son petit établissement quai de l’école, aujourd’hui, quai du Louvre. Bien que la « liqueur arabesque » y soit vendue à prix raisonnable, il doit fermer boutique et se retire à Londres.

Un autre Arménien, Malisan, ouvre un café rue de Bussy et y vend aussi tabac et pipes. Grégoire, son fils, lui succède. Après de nombreux déménagements, Grégoire voit prospérer ses affaires à partir de 1680. A cette époque, d’autres cafés voient le jour, sous le modèle oriental. Il s’agit principalement de réduits sales et obscurs, où l’on fume, où l’on boit de la mauvaise bière et du café frelaté. Leur clientèle y est alors limitée aux classes les plus pauvres.

Un sicilien du nom de Francesco Procopio qui avait servi, en 1672, comme garçon chez Pascal l’Arménien, ouvre, en 1686,  un café proposant boissons, sorbets, gâteaux et qui affiche les nouvelles du jour. C’est en 1702 qu’il rachète à Grégoire l’établissement situé en face de la Comédie Française et qui porte encore aujourd’hui le nom de Procope. Il le fait luxueusement décorer et  compte bientôt une nombreuse clientèle. Le Procope voit dès lors défiler nombre des écrivains de la capitale, comme Voltaire, Diderot, Rousseau, puis les révolutionnaires, américains d’abord, comme Benjamin Franklin, John Paul Jones ou Thomas Jefferson, puis français, comme les Cordeliers Danton et Marat. Il reste aujourd’hui l’un des rendez-vous parisiens des arts et des lettres.

Le rôle du café dans la société

Le café s’est révélé un véritable catalyseur du siècle des lumières qui a élaboré une nouvelle philosophie mettant l’accent sur la rationalité et la logique dans le but de battre en brèche la tradition, la superstition et la tyrannie qui régnaient alors. Très vite, il est devenu un centre de diffusion des idées nouvelles et de l’actualité. Véritable centre de transmission des renseignements, les discussions intellectuelles y ont naturellement prospéré. Selon Honoré de Balzac : « Le comptoir d’un café est le parlement du peuple ». Tout le monde avait droit à la parole, même s’ils n’étaient pas gentilshommes ou riches. Les différences sociales y sont gommées. Dans ces lieux, tous les grands sujets, religion, politique, arts… sont abordés. C’est dans cette ambiance que les philosophes des Lumières pouvaient enseigner leurs théories. La parole libérée dans les cafés a ainsi ouvert la voie à deux révolutions importantes, la révolution française et la révolution américaine. On dit même que le projet de constitution des Etats-Unis a été conçu au Café Procope.

À la mort de Voltaire, à la mort de Marat, à la mort de Saint-Fargeau, leurs dépouilles sont exposées dans des cafés.

Interdites ou surveillées de près, les associations politiques ont, depuis le XVIIIème siècle, élu les cafés pour y tenir leurs réunions. Pendant la Révolution, les cafés abritent le siège des sociétés patriotiques et autres clubs. Le Procope accueille tour à tour le club des Cordeliers, très proche des classes populaires, ou le club des Jacobins, plus élitiste. De là, à l’abri des regards, partent les émeutes ou les coups d’État.

Sous la Révolution, les cafés deviennent le siège des chapelles politiques : café des Montagnards, des Girondins, des Royalistes, des Dantonistes ou des Sans-Culottes. Parce qu’il est discret et qu’il constitue souvent un terrain neutre, le café permet alors aux politiques de faire des alliances, contre-nature, mais terriblement efficaces. C’est dans une arrière-salle du café de la rue du Paon que s’échange, le 23 octobre 1792, le fameux baiser entre la Montagne et la Gironde dont parle Victor Hugo dans Quatre-vingt treize. Plus tard, face à un régime parlementaire très fluctuant, le café est un terrain propice aux alliances des Républicains. C’est ainsi au café Riche que s’organise, en 1877, le rassemblement au centre gauche de l’union républicaine autour de Gambetta ruinant toute possibilité de restauration de la Monarchie. C’est au moment où la presse connaît une véritable révolution dans son mode de fonctionnement que le café accueille les journalistes non seulement pour recueillir des informations, mais aussi pour y écrire leurs articles. Il y a bien avec la presse, d’un côté, et les cafés, de l’autre, une synergie qui est le socle même de notre culture républicaine. Ainsi, véritable prolongement de la place publique, au café, on parle de tout, les idées foisonnent, les esprits s’échauffent et de grands courants politiques en naissent.

Pendant longtemps, et jusqu’aux années 1970, le café demeure  le lieu où circule l’information nationale. Aujourd’hui encore, c’est dans le café du village ou du quartier que l’on apprend les ragots, bref, la vie de tous les jours. Le café est par excellence le lieu de la rumeur. C’est aussi le lieu où la police recrute une grosse partie de ses informateurs et de longue date. En effet, dès le XVIIIème siècle, elle a considérée d’un mauvais œil la multiplication de tels endroits et entrepris systématiquement de les contrôler. Balzac, 1816 : « Un jeune commis voyageur nommé Gaudissart, habitué du café David, se grise de 11 heures à minuit, avec un officier à demi-solde. Il eut l’imprudence de parler d’une conspiration ourdie contre les Bourbons, assez sérieuse et près d’éclater. On ne voyait plus dans le café que le père Canquouelle qui semblait endormi, deux garçons qui sommeillaient et la dame du comptoir. Dans les 24 heures, Gaudissart fut arrêté, la conspiration était découverte. Deux hommes périrent à l’échafaud. Ni Gaudissart ni personne ne soupçonna jamais le brave père Canquouelle d’avoir éventé la mèche. On renvoya les garçons, on s’observa pendant près d’un an et l’on s’effraya de la police. »

Dans les Confessions, Jean-Jacques Rousseau écrit : « Voltaire avait la réputation de boire 40 tasses de café chaque jour pour l’aider à rester éveillé pour penser, penser, penser à la manière de lutter contre les tyrans et les imbéciles ».  Denis Diderot dans le Neveu de Rameau évoque sa distanciation des événements et parle du refuge donné par le café de la Régence où il pouvait jouer aux échecs, observer et converser avec tous, y compris avec des excentriques.

Nous pouvons donc constater comment, à partir d’un breuvage et du lieu où on le consomme, un environnement nécessaire à la diffusion des pensées des philosophes des Lumières a pu naître et transformer en profondeur notre société.

Le café a longtemps été le point de ralliement de ceux qui n’ont pas de domicile, des marginaux qui viennent y trouver un refuge. Si les hommes vont au café, c’est aussi pour lutter contre le froid, la solitude d’une chambre de bonne pour l’étudiant, d’une chambre au foyer pour l’ouvrier émigré, de la rue pour le SDF. Lieu d’accueil, lieu de travail, lieu de rendez-vous, lieu de prosélytisme, le café est également un endroit privilégié pour tous ceux qui ont été chassés de chez eux. C’est un lieu qui multiplie les possibilités d’intégration. Le café est un véritable chaudron où, toutes générations confondues, se brassent les idées et se mélangent les classes sociales, vecteur de démocratie.

Si les cafés n’étaient, à l’origine, que le lieu spécialement affecté à la consommation d’un produit coûteux et novateur, leur démocratisation et l’élargissement de leur clientèle leur ont permis d’endosser un rôle politique majeur grâce à la liberté de parole qui y régnait et au brassage des idées.

Ils sont devenus au peuple ce que les salons étaient à l’aristocratie. Le terreau indispensable dans lequel des idées contestataires nouvelles ont pu germer puis se développer, dans la discrétion d’une arrière salle d’abord, avant de se propager à la rue ensuite.

Ils sont, en quelque sorte, un premier bastion, la structure de base de la démocratie, l’antichambre des assemblées de représentation de la population.

Pour enrayer la baisse de leur nombre en France, l’Institut de développement des cafés, cafés-brasseries et le Syndicat national des hôteliers, restaurateurs, cafetiers, traiteurs préconisent le développement de labels, de bars à thèmes, bars à vins.

Nous sommes en droit, cependant, de nous demander si une telle politique de spécialisation ne va pas bouleverser les valeurs initiales du café en supprimant la mixité sociale.

A l’image des cybercafés ou des repaircafés, de nouveaux services peuvent être proposés aux utilisateurs afin de diversifier l’offre et de maintenir des lieux de médiation les plus neutres possibles.

 

Jean-Maxime Descheemaekère, Ali Khabacha & Alexandre Marionneau

Dérive Suburbaine

Cette vidéo présente notre propre dérive suburbaine, notre « apprentissage de la rue » personnel.

A partir de notre point de départ (l’immeuble d’habitation d’Edouard François à Champigny) tiré au hasard, nous avons pris la voiture pour nous laisser aller dans la suburbia. Nous avons tout d’abord emprunté les axes principaux avec de nombreux ronds-points, pour nous amener petit à petit vers des zones plus intimes, des quartiers pavillonnaires, comme des lotissements. N’étant plus dans la même échelle après seulement un virage, nous avons choisi de sortir de la voiture pour continuer cette dérive à pied, comme les situationnistes dans la ville traditionnelle. Après quelques rues et une impasse où nous avons fait demi-tour, nous avons retrouvé la voiture pour ressortir de ce lotissement. Aucune hiérarchie n’est présente entre les rues qui le constituent et en sortir n’a pas été si simple. Ensuite nous avons réussi à rejoindre des voies plus importantes pour longer des zones que l’on pourrait qualifier de « bourgs » ou de « centres-ville ». Ces rues, souvent sinueuses à travers un tissu urbain dense et animé, offrent peu d’alternatives à un changement de routes. Sans trouver d’intérêt à emprunter soudainement une petite voie latérale, notre parcours s’est poursuivi en nous laisser guider jusqu’à une zone commerciale, symbole fort de la suburbia. Nous avons donc décidé de nous arrêter sur un parking et, comme tout bon citoyen de la suburbia, prendre un caddy pour faire ses courses. L’image du caddy constitue pour nous une mise en abime du principe de la voiture en suburbia. Enfin, nous sommes rentrés en voiture jusqu’à l’école en empruntant l’autoroute, autre particularité de la suburbia.

Ce travail met ainsi en évidence à quel point notre univers suburbain actuel est influencé par des données commerciales, économiques et publicitaires de par le paysage offert lorsque l’on parcourt la suburbia dans une voiture. Le grand nombre de « canards », d’espaces commerciaux destinés à être visible en voiture est impressionnant. De même que les quartiers pavillonnaires comme celui que nous avons parcouru à pied : ils sont constitués par un ensemble de propriétés autonomes et refermées sur elles-mêmes accessibles essentiellement par la voiture. Les voiries de desserte au sein du quartier pavillonnaire paraissent très larges par rapport au trafic auquel cette voie doit répondre. On perd la notion de collectivité, l’espace public n’est organisé que POUR et PAR la voiture, un fort sentiment d’individualisme prédomine. La rue, telle qu’on la pratique dans les villages-rues classiques, ne ressemble en rien à la rue pavillonnaire de la suburbia, ni même à la rue que l’on pratique en centre-ville dans la vidéo.

Surtout, ce travail n’est pas intéressant seulement par le diagnostic personnel que l’on en fait, mais également par la méthode de ce travail. Arpenter des univers sans destination précise a un grand intérêt, car cela permet de mieux percevoir les qualités et défauts de ces espaces, sans les rechercher. L’atmosphère d’un lieu est davantage perceptible avec cette pratique. C’est un véritable enseignement pour nous, étudiants en architecture, car c’est une méthode essentielle dans l’appréhension des espaces sur lesquels on peut être amené à intervenir.

Florian Arrivault, Vincent Blactot, Amaury Vaillant

Dérive Suburbaine

Diptyques

A partir du thème Apprendre de la rue et de la lecture de Suburbia de Bruce Bégout et Learning from Las Vegas de Robert Venturi, notre travail consiste à mettre en œuvre un parallèle entre ces deux œuvres pour décrire la ville et la banlieue qu’ils effectuent respectivement au travers de Los Angeles et sa petite sœur Las Vegas.

En s’inspirant de ces lectures et de The view from the road de Kevin Lynch (voir le lien http://mit150.mit.edu/multimedia/view-road-1958-kevin-lynch ), nous avons donc voulu faire notre propre dérive, mais en suburbia. Cela implique donc d’utiliser la voiture, car le piéton est à l’échelle de la ville et non de la suburbia. Nous avons donc voulu flâner dans la suburbia, spécialement pensée par et pour la voiture. Cette dérive nécessite un point de départ. Grâce à la découverte de Dehors Paris : un guide d’architectures à voir et à imaginer de David Trottin, qui recense un certain nombre de projets architecturaux à voir en région parisienne, nous avons donc tiré au sort un des bâtiments du livre : l’immeuble d’habitation d’Edouard François à Champigny. Ce projet est intéressant, car il représente un « canard » selon nous, en écho aux écrits de Robert Venturi. Effectivement, la dimension formelle est très importante : des « maisons types à double pente » sont comme posées sur des logements en barre, eux-mêmes semblant comprimé d’autres habitations en socle.

Ce travail doit nous permettre de faire notre propre expérience de notre univers direct, ce qui nous semble particulièrement important pour nous, étudiants en architecture. Cette expérience sera visible à travers une vidéo que nous posterons dans notre dernier article comme une conclusion de notre travail. Les diptyques qui accompagnent cet article sont une façon pour nous de relier notre travail sur le terrain, notre « apprentissage de la rue », avec les écrits étudiés au préalable.

Florian Arrivault, Vincent Blactot, Amaury Vaillant

Learning from Las Vegas

Learning from Las Vegas

Robert Venturi, Denise Scott Brown, leur assistant Steven Izenour et leurs étudiants de la Yale University se rendent en 1968 à Las Vegas pour y dresser une étude urbaine. Par la suite, en 1972, ils publient Learning from Las Vegas dans lequel ils définissent les éléments permettant d’être dirigés à travers le paysage. C’est le cas principalement des panneaux publicitaires, que l’on retrouve partout au bord des voies, mais aussi des types d’édifices qui composent la ville et la distribution dans la trame viaire, notamment le long de la principale rue de Las Vegas, appelé le Strip.

Le développement de leur analyse commence par la présentation du Strip. Ils pensent que Las Vegas est le nouveau Rome en créant des analogies entre les deux villes, particulièrement en reprenant les plans de Nolli, et en les transposant à partir du Strip. Cela permet de distinguer les entrées dans la ville, les implantations des bâtiments, leur typologie, la distribution à partir de la rue et la présence de parkings, mais aussi les enseignes qui peuvent être perçues depuis la route pour en dresser une analyse précise et représentative. La ville est une représentation et une accumulation d’éléments de communications permettant l’apprentissage depuis le Strip. Elle est conçue PAR la rue et DEPUIS la rue, avec une présence permanente de systèmes visibles depuis l’intérieur du véhicule et créés pour l’automobile. Pour eux l’avenue représente : « l’archétype de la rue commerçante, le phénomène qu’elle constitue, pris dans sa forme la plus pure et la plus intense, c’est la Route 91 qui traverse Las Vegas. Nous croyons qu’une documentation précise et qu’une analyse soignée de sa forme physique sont aussi importantes pour les architectes et urbanistes d’aujourd’hui que l’était l’étude de l’Europe médiévale et de l’Antiquité grecque et romaine pour les générations précédentes. Une telle étude aidera à définir ce type nouveau de forme urbaine qui s’implante à travers l’Amérique et l’Europe et qui est radicalement différente de celle que nous avons connue auparavant. »

Ils effectuent par la suite une analyse typologique des bâtiments, en distinguant principalement deux types : les canards et les hangars décorés. La question d’un bâtiment formant un signe est définie par l’exemple du canard architectural par Venturi. Par l’intermédiaire de cette appellation, il fait référence à la boutique Big Duck à Long Island, construit sous la forme d’un canard pour une boutique spécialisée dans la vente de canard. Cela représente un type d’architecture pour laquelle les bâtiments ont une forme originale, curieuse, voire publicitaire, dans le but de créer une attraction visuelle dans un paysage. Au contraire du hangar décoré, qui n’est qu’une simple boite volumétriquement avec des panneaux publicitaires. « Pourquoi prônons-nous le symbolisme de l’ordinaire (symbolism of the ordinary) au moyen du hangar décoré plutôt que le symbolisme de l’héroïque (symbolism of the heroic) au moyen du canard sculptural (sculptural duck)? Parce qu’il ne convient pas à cette époque et que notre environnement n’est pas un environnement qui appelle la communication héroïque à travers une architecture pure. (…) L’iconographie et les moyens d’expression multiples de l’architecture commerciale de bord de route (the iconography and mixed media of roadside commercial architecture) ont montré le chemin si nous consentons à les regarder. »

Las Vegas est construite pour la voiture, avec un développement linéaire le long d’un axe principal reliant l’aéroport au centre. C’est un manifeste architectural pensé pour l’automobile, avec chaque fonction conçue pour la voiture et dirigée vers la rue. C’est pourquoi, pour mener à bien cette analyse, Robert Venturi, Denise Scott Brown et leurs étudiants ont parcouru la ville de Las Vegas en voiture, à partir de laquelle ils ont filmé et photographié l’intégralité de leur parcours.

Florian Arrivault, Vincent Blactot, Amaury Vaillant