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Les autres lieux de la ville : Non-lieux de Marc Augé.

Avant d’évoquer la notion de « non-lieux » que Marc Augé nous donne à lire, il convient de définir ce qu’est un « lieu ». Avant de lire l’ouvrage d’Augé, j’avais en tête la petite histoire du pont racontée par Heidegger dans Bâtir, habiter, penser. Heidegger nous dit : « Le lieu n’existe pas avant le pont. Sans doute, avant que le pont soit là, y a-t-il le long du fleuve beaucoup d’endroits qui peuvent être occupés par une chose ou une autre. Finalement l’un d’entre eux devient un lieu et cela grâce au pont. Ainsi ce n’est pas le pont qui d’abord prend place en un lieu pour s’y tenir, mais c’est seulement à partir du pont lui-même que naît un lieu. » Je me rappelais aussi le genius loci, ou esprit du lieu, dont la compréhension est la clé du travail d’architecture selon Norberg-Schulz : « Un lieu est un espace doté d’un caractère qui le distingue. Depuis l’Antiquité, le genius loci, l’esprit du lieu est considéré comme cette réalité concrète que l’homme affronte dans la vie quotidienne. Faire de l’architecture signifie visualiser le genius loci : le travail de l’architecte réside dans la création de lieux signifiants qui aide l’homme à habiter. » Enfin, j’étais intrigué par la poésie du mot « lieu » en français, qui a donné lieu a tant d’expressions : on dit que quelque chose « a lieu », ou encore « tient lieu de », on parle aussi de « lieu-dit », ou de « haut-lieu »…

Le lieu dont parle Augé est un « lieu anthropologique », « construction concrète et symbolique de l’espace qui ne saurait à elle seule rendre compte des vicissitudes et des contradictions de la vie sociale mais à laquelle se réfèrent tous ceux à qui elle assigne une place, si humble ou modeste soit-elle. […] autant de lieux dont l’analyse a du sens parce qu’ils ont été investis de sens, et que chaque nouveau parcours, chaque réitération rituelle en conforte et en confirme la nécessité. » Selon Augé, ces lieux ont « au moins trois caractères communs. Ils se veulent identitaires, relationnels et historiques ». En effet, le lieu où je nais, celui où j’habite (que j’habite) sont constitutifs de mon identité. Si plusieurs personnes ne peuvent se trouver en même temps à la même place, ils peuvent partager un lieu, qui est alors le cadre concret de leurs interactions. Enfin, le lieu anthropologique est historique en ce qu’il « se définit par une stabilité minimale », qui permet d’en comprendre les codes, les signes.

Dès lors, Augé définit un non-lieu comme l’exact opposé du lieu anthropologique, c’est-à-dire comme un espace ni identitaire, ni relationnel ni historique. Il évoque les moyens de transport (avions, bateaux, voitures…), les échangeurs autoroutiers, les zones duty-free des aéroports, les hyper-marchés, etc.

Augé nous invite à voir comme l’emploi du terme « espace » s’est généralisé : « espace vert », « espace aérien », « espace publicitaire », « Espace Cardin », « Espace 2000 » (fauteuils d’avion), « Renault Espace », etc. Il oppose l’espace abstrait au lieu concret. Qu’est-ce qu’un « espace vert » ? Un jardin, un square, un parc, une forêt ?

Il semble qu’un non-lieu soit en fait un espace dont on a remplacé l’expérience concrète par une abondance de signes et de paroles qui cherchent à le raconter. On ne visite plus les monuments historiques des villages, mais on les contourne en empruntant les grands axes autoroutiers, tandis qu’une série de panneaux nous en signale la présence. Lorsqu’en touriste, nous visitons des villes étrangères, nous accordons souvent plus d’importance à la description qui en est faite dans tel ou tel guide qu’à l’expérience sensible du lieu. Une distanciation s’opère donc entre le voyageur et l’espace qu’il découvre. Augé évoque « une rupture entre le voyageur-spectateur et l’espace du paysage qu’il parcourt ou contemple, qui l’empêche d’y voir un lieu, de s’y retrouver pleinement. »

Enfin, il y a un aspect étonnant des non-lieux qu’Augé nous donne à voir : c’est leur pouvoir d’attraction. A l’aéroport, « le passager ne conquiert son anonymat qu’après avoir fourni la preuve de son identité ». Il devient alors « l’objet d’une possession douce, à laquelle il s’abandonne avec plus ou moins de talent ou de conviction, comme n’importe quel possédé, il goûte pour un temps les joies passives de la désidentification et le plaisir plus actif du jeu de rôle. » En quelque sorte, le non-lieu nous libère en nous proposant d’évoluer (je ne dis pas habiter) dans le cadre d’un contrat qui constitue comme une servitude volontaire. Au contraire, le lieu est non contractuel, il est pesant, par l’histoire dont il témoigne, par les interactions qu’il porte en germe : il nous demande un effort pour l’habiter. On n’habite pas un non-lieu. La sensation de liberté provient d’une d’évanescence, d’une absence. L’impression d’être nulle part, déjà parti mais pas encore arrivé.

Augé ne porte pas de jugement de valeur à propos de ces non-lieux. Mais en tant qu’architecte, que faire de son constat ? Faut-il rejeter en bloc les « non-lieux » et chercher à projeter des lieux, porteurs de symboles et de sens ? Ou y a-t-il une esthétique de ces non-lieux (voire une éthique ?) caractéristique de notre « sur-modernité » et qu’il faut apprendre à voir ? Françoise Choay explique que la ville est condamnée à l’anachronisme puisque les bâtiments demeurent tandis que les codes culturels qui permettraient d’en comprendre les symboles évoluent très vite. Dès lors, n’est-il pas illusoire de chercher à faire une architecture porteuse de signes, de sens ?

Mais F. Choay fonde son analyse sur une vision sémiologique de l’architecture. Or il n’est pas du tout évident que l’architecture se structure comme un langage. Portzamparc nous dit même que l’architecture nous délivre du langage. « Elle établit un autre type de relation au monde, plus archaïque sûrement, mais peut-être aussi plus dense, plus fondamental. »  Faire de l’architecture, se serait alors s’ancrer dans un lieu, et créer un lieu, au sens que quelque chose a lieu, quelque chose se produit, qui possède un espace.

Louise Deguine  / Amaury Lefévère / Laurane Néron