Tagué: Photographie

#Instagram – Rapport au réel

La célèbre application a lancé le jeudi 12 décembre 2013 Instagram Direct. Cette nouvelle version permet aux utilisateurs d’échanger des vidéos ou photos avec un groupe d’amis sélectionnés, et non plus la totalité de ses abonnés. Ainsi, on peut connaître en temps réel et en continu la vie privée de nos meilleurs amis ou de notre famille, et ce sans les rencontrer ou leur avoir téléphoné. Qui ne s’est jamais retrouvé à dire : « oui je sais, je l’ai vu sur Instagram » lorsqu’un ami vous raconte son jour de l’an le lendemain de la fête ?

Ce genre d’applications change notre rapport au réel. Elles nous apportent beaucoup d’informations de manière rapide. À quoi bon se déplacer ou se renseigner sur un lieu, puisque j’ai déjà plus de 100 photographies différentes à ma disposition ? Pourtant, le cadrage et les filtres colorés de ces images transforment et esthétise (travestissent) la réalité. L’idée que l’on peut se faire d’un lieu en voyant une photographie de vacances d’un ami est certainement différente de celle qu’on aurait eue si on y était allé. On ne voit pas ce qui entoure le sujet, on n’a pas de souvenirs, les teintes chaudes et colorées atténuent la froideur du lieu, etc. « L’information visuelle se base désormais sur des images isolées qui créent une fausse illusion de la connaissance et de l’expérience. »

http://www.lemonde.fr/technologies/article/2010/02/12/comment-internet-modifie-t-il-notre-rapport-au-reel_1305103_651865.html

On a la sensation de tout savoir, alors qu’on en sait peu, puisqu’on n’y était pas. Tout comme l’application de l’article précédent (street-view), il faut savoir prendre du recul. C’est un filtre entre soi et la réalité. C’est pratique, on découvre tout plus vite, mais il faut savoir hiérarchiser les informations que l’on voit sur Instagram et celles que l’on voit de nos propres yeux. Il ne faut pas prendre pour expérience ce que l’on n’a pas vécu.

http://www.presse-citron.net/supprimer-le-filtre-instagram-dune-photo-grace-a-normalize

Certaines applications (et c’est un comble) permettent d’enlever les filtres Instagram, et là, la réalité triste et monotone des clichés pris refait surface. L’œil humain n’aime pas la banalité, il lui faut toujours du clinquant, du rutilant. Mais a quoi bon ? Je vais voir une photo une première fois, elle va m’impressionner, les couleurs sont belles… La seconde fois, elle devient déjà plus ennuyante. Chercher l’immédiateté n’est pas un but. Ce qui est intéressant dans une démarche artistique c’est de travailler sur la banalité d’un sujet et d’adopter une méthode comme le fait August Sander avec ses portraits d’Allemands. Il photographie toutes les personnes qui lui passent sous la main, peu importe leur profession, leur rang social. Cette façon de faire relève d’un grand intérêt pour le banal.

L’application a donc ses qualités : rapidité de la diffusion, banque de données à profusion. Mais Instagram c’est aussi voir l’art avec comme but de rendre compte d’un idéal, représenter des choses en dehors du monde tangible, et bien souvent sans réelle démarche ou prise de position.

Comme Gustave Courbet le disait « Soyons vrais même si nous sommes laids ! »

Morgane BESSE et Clément BILLAQUOIS

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# Depardon, et street-view – Rapport au réel.

http://www.delieutraz.net/deux-visions/

Caroline Delieutraz pose une question :

Quelle signification a aujourd’hui le travail de Depardon alors qu’il existe dans les serveurs de Google peut-être des milliards d’images de quasiment l’ensemble des routes de France ?

À cette question, nous répondons que R. Depardon, contrairement à Google, pose un problème. Il utilise la photographie comme un outil de compréhension du territoire. Cela pose la question des pratiques et usages de la photographie à vocation documentaire. Il existe très probablement grâce à street-view, une photographie presque similaire à ce que tous les photographes du monde on put prendre.

À la manière de Platon, qui imaginait un monde des idées où la table sensible devant nous existe, mais n’est qu’une copie de la table archétypale du monde des idées, on pourrait presque se dire que la photo sensible de Depardon est là, mais n’est qu’une copie d’une des images de ce monde composé par les serveurs du géant américain de la recherche en ligne.

Mais l’on peut affirmer que la photo de Depardon est passée par un long processus de choix du sujet et du cadrage, pour synthétiser et amener à une question.

Datar V.S. DATA

Ce qui caractérise cette mission Datar, c’est la notion de territoire. Le territoire, c’est large comme notion, mais il faut voir par là que photographier le territoire, comme le fait Depardon, c’est faire de la photographie un moyen de produire des problématiques de projet.

Le problème de la photographie de territoire c’est que l’on commande des clichés une fois les problématiques soulevées et les projets entamés par les autorités publiques. Ces clichés sont alors illustratifs. Toutefois, les photos à but dit « documentaire » posent des questions, auxquelles le projet répondra ou non.

Les missions DATA (données) de Google ont pour but un grand recensement de la totalité des routes de la planète. Les images de Google forment un monde. Sans savoir quelle question l’on se pose, on est perdu dans les méandres des données. Qui n’a jamais lancé le mode « vue de rue » (traduction intéressante non ?) pour se retrouver bien plus tard, bien plus loin, à errer virtuellement par curiosité ?

Le problème c’est que ces images sont passionnantes, et posent toutes potentiellement des questions. Les photos faites par street view ont l’avantage de remplir cette mission photographique avant même que le projet ne soit fait, sans filtre, sans sélection. Quelque part, dans street view, il faut refaire la photo, retrouver le bon angle de vue, refaire le Depardon.

Il n’y a qu’un pas pour dire que Depardon pourrait laisser sa camionnette dans son garage et se mettre à arpenter la France virtuellement. Mais n’est-on pas optimistes en affirmant cela ? Les photos de Depardons ne naissent-elles pas de l’arpentage et de la rencontre ?

À cause de street view, on peut « visiter » un lieu sans même y être réellement allé. L’expérience pourtant se montre toujours différente.

La question c’est peut-être de savoir comment la photographie documente. L’objectif n’est pas documentaire, mais de créer une œuvre. On fait émerger une réalité qui est indissociable de sa réalité d’origine.

Le rapport au réel, au travers d’une photo de Depardon ou d’une photo de street-view est quelque part le même : l’émergence d’une réalité alternative, qui constitue un grand monde. Mais dans les deux cas, il est nécessaire d’y aller. Par les clichés, on ne saisit que des fragments de réalités. Mais la photographie est une expérience de terrain, comme un projet : repérage, arpentage, bien avant la prise de vue. On peut alors faire la distinction entre l’expérience à l’œil nu, l’expérience physique, et la prise de vue.

Quelque part, street view, c’est comme l’œil nu. On arpente un monde virtuel qui ressemble au monde réel. On peut regarder toutes les directions. Néanmoins, il ne faut pas se faire prendre au piège. Même si ça a l’aspect du réel, l’expérience en est infiniment diminuée. Combien de fois dans une école d’architecture aperçoit-on des images de street-view, comme s’il n’avait pas été possible pour l’étudiant de se déplacer sur le site ? Cet outil est bien pour une approximation, où en complément d’une visite, mais risque de nous induire en erreur si nous ne sommes jamais déplacés sur ce site, et donc nous transmettre une fausse image de ce lieu.

http://www.geoguessr.com

Ce jeu consiste à générer aléatoirement une vue de street-view. Le but est de positionner sur une carte là ou l’on pense être la vue. En jouant à ce jeu-là on « voyage » au Japon, en Tanzanie, mais on ne pourra jamais prétendre « d’avoir fait le Depardon ».

Morgane BESSE et Clément BILLAQUOIS

Référence – Conférence de Jordi Bellesta à l’ENSAVT le 28/05/2013