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Les autres lieux de la ville : Hétérotopies, Des espaces autres, Michel Foucault

Le texte est tiré d’une conférence au Cercle d’études architecturales intitulée «Des espaces autres», qui s’est tenue le 14 mars 1967. La publication ne fut autorisé qu’en 1984, dans la revue Architecture, Mouvement, Continuité. L’auteur, Michel Foucault, est agrégé de philosophie en 1951. Influencé par Nietzsche et Heidegger, il livre une oeuvre intuitive et dérangeante. En effet, sa pensée traduit une critique des normes et des mécanismes aveugles de pouvoir qui s’exercent au travers d’institutions en apparence neutre ; il tente alors d’élaborer une «archéologie du savoir». C’est ici seulement que l’espace émerge comme objet autonome de réflexion.

Le fondement du mot hétérotopies créé par l’auteur, se définit par rapport à la notion d’utopies. Les hétérotopies sont des formes d’utopies localisées et ancrés dans le réel. A l’inverse, les utopies sont décrites comme des emplacements sans lieux réels, ce sont des images perfectionnés de la société, des lieux irréels qui relèvent de l’imaginaire.

Dans un contexte plus large, la notion d’hétérotopies s’impose, pour Foucault, en réaction au vide analytique prenant en compte la complexité de l’espace. Lorsque les lieux sont énumérés, on compte tous les espaces dits de localisation (sacrés/profanes, villes/campagnes, céleste/ terrestre…) ; ou encore ceux de l’étendue, où le lieu d’une chose n’est plus qu’un point dans son mouvement, dans un espace infini (Galilée). Aujourd’hui, l’espace se définit plus par une relation d’emplacement : une question de la place, de stockage ou de circulation, amènent à penser la relation de voisinage entre les différents objets d’un système. C’est ainsi que l’auteur porte l’intérêt du sujet, sur les emplacements en rapport avec tous les autres emplacements. Des espaces qui invoquent un imaginaire, susceptibles de révéler des sociétés humaines. Il définit alors les hétérotopies en tant que lieux qui s’opposent à tous les autres, et qui sont destinés à les effacer, les compenser, les neutraliser ou les purifier. Ainsi, ces contre‐espaces sont porteurs de valeurs, ils induisent une contestation mythique et réel de l’espace où nous vivons. Pour illustrer son argumentation, Foucault distingue six principes relatif aux hétérotopies. On peut remarquer qu’il s’agit bien de lieux de passage, d’espaces de transition, de formation ou d’éducation, à travers lesquels le rapport au monde social se construit et s’enrichit.

A partir de ce regard qui en quelque sorte se porte sur moi, du fond de cet espace virtuel qui est de l’autre côté de la glace, je reviens vers moi et je recommence à porter mes yeux vers moi‐même et à me reconstituer là où je suis [… ]

Ici, à travers l’image du miroir, l’auteur met en avant le potentiel dialectique d’une hétérotopie. Le fait de projeter un espace imaginaire, nous permet de nous requestionner sur notre propre réalité. C’est en ce sens que les hétérotopies ont une valeur propre et, en imposant ce face à face, contestent le réel. Foucault reconnait cet état de fait : le monde est façonné par des hétérotopies, et il propose de les étudier, comme on peut faire l’étude de tout autre espace banal. Il y voit de l’intérêt, non pas comme espace en soi mais surtout, pour ce qu’elles révèlent des sociétés humaines.

 Le navire, c’est l’hétérotopie par excellence.

Ce que Foucault essaye au fond de penser avec cette idée d’hétérotopie, c’est une position indissociablement spatiale et sociale. Ainsi, il attire l’attention sur l’hétérogénéité des lieux urbains. Ces espaces quadrillés par des frontières invisibles, différenciés par leur fonctions sociales, ou orienté par des flux ne peuvent se représenter sur une carte. C’est la notion d’espaces‐temps qui sert de référence pour penser la ville sensible. La cartographie relève déjà de la représentation, et donc du domaine du sensible. Il s’agit de basculer son regard vers le parcours dans sa temporalité plus que le lieu effectif du parcours. En effet, la définition d’une hétérotopie comme emplacement sans lieux réels contribue a définir le parcours, qui traverse des moments urbains sans s’y attacher. C’est en quoi, le navire comme lieu flottant est l’hétérotopie de référence, pour Foucault. Le temps du parcours implique souvent bien plus que la destination. C’est un temps de l’inattendu, ou le regard se perd et l’expérience nous amène à passer au delà de la réalité perçu, pour tendre vers le réel de la ville.

La ville, objet technique par excellence, interroge continuellement notre dimension corporelle ainsi que la place du vivant dans l’espace urbain. Nous tenterons alors de saisir les empreintes du vivants à travers ces autres lieux. Il s’agit pour nous de penser la ville sensible.

Louise Deguine / Amaury Lefévère / Laurane Néron

# Depardon, et street-view – Rapport au réel.

http://www.delieutraz.net/deux-visions/

Caroline Delieutraz pose une question :

Quelle signification a aujourd’hui le travail de Depardon alors qu’il existe dans les serveurs de Google peut-être des milliards d’images de quasiment l’ensemble des routes de France ?

À cette question, nous répondons que R. Depardon, contrairement à Google, pose un problème. Il utilise la photographie comme un outil de compréhension du territoire. Cela pose la question des pratiques et usages de la photographie à vocation documentaire. Il existe très probablement grâce à street-view, une photographie presque similaire à ce que tous les photographes du monde on put prendre.

À la manière de Platon, qui imaginait un monde des idées où la table sensible devant nous existe, mais n’est qu’une copie de la table archétypale du monde des idées, on pourrait presque se dire que la photo sensible de Depardon est là, mais n’est qu’une copie d’une des images de ce monde composé par les serveurs du géant américain de la recherche en ligne.

Mais l’on peut affirmer que la photo de Depardon est passée par un long processus de choix du sujet et du cadrage, pour synthétiser et amener à une question.

Datar V.S. DATA

Ce qui caractérise cette mission Datar, c’est la notion de territoire. Le territoire, c’est large comme notion, mais il faut voir par là que photographier le territoire, comme le fait Depardon, c’est faire de la photographie un moyen de produire des problématiques de projet.

Le problème de la photographie de territoire c’est que l’on commande des clichés une fois les problématiques soulevées et les projets entamés par les autorités publiques. Ces clichés sont alors illustratifs. Toutefois, les photos à but dit « documentaire » posent des questions, auxquelles le projet répondra ou non.

Les missions DATA (données) de Google ont pour but un grand recensement de la totalité des routes de la planète. Les images de Google forment un monde. Sans savoir quelle question l’on se pose, on est perdu dans les méandres des données. Qui n’a jamais lancé le mode « vue de rue » (traduction intéressante non ?) pour se retrouver bien plus tard, bien plus loin, à errer virtuellement par curiosité ?

Le problème c’est que ces images sont passionnantes, et posent toutes potentiellement des questions. Les photos faites par street view ont l’avantage de remplir cette mission photographique avant même que le projet ne soit fait, sans filtre, sans sélection. Quelque part, dans street view, il faut refaire la photo, retrouver le bon angle de vue, refaire le Depardon.

Il n’y a qu’un pas pour dire que Depardon pourrait laisser sa camionnette dans son garage et se mettre à arpenter la France virtuellement. Mais n’est-on pas optimistes en affirmant cela ? Les photos de Depardons ne naissent-elles pas de l’arpentage et de la rencontre ?

À cause de street view, on peut « visiter » un lieu sans même y être réellement allé. L’expérience pourtant se montre toujours différente.

La question c’est peut-être de savoir comment la photographie documente. L’objectif n’est pas documentaire, mais de créer une œuvre. On fait émerger une réalité qui est indissociable de sa réalité d’origine.

Le rapport au réel, au travers d’une photo de Depardon ou d’une photo de street-view est quelque part le même : l’émergence d’une réalité alternative, qui constitue un grand monde. Mais dans les deux cas, il est nécessaire d’y aller. Par les clichés, on ne saisit que des fragments de réalités. Mais la photographie est une expérience de terrain, comme un projet : repérage, arpentage, bien avant la prise de vue. On peut alors faire la distinction entre l’expérience à l’œil nu, l’expérience physique, et la prise de vue.

Quelque part, street view, c’est comme l’œil nu. On arpente un monde virtuel qui ressemble au monde réel. On peut regarder toutes les directions. Néanmoins, il ne faut pas se faire prendre au piège. Même si ça a l’aspect du réel, l’expérience en est infiniment diminuée. Combien de fois dans une école d’architecture aperçoit-on des images de street-view, comme s’il n’avait pas été possible pour l’étudiant de se déplacer sur le site ? Cet outil est bien pour une approximation, où en complément d’une visite, mais risque de nous induire en erreur si nous ne sommes jamais déplacés sur ce site, et donc nous transmettre une fausse image de ce lieu.

http://www.geoguessr.com

Ce jeu consiste à générer aléatoirement une vue de street-view. Le but est de positionner sur une carte là ou l’on pense être la vue. En jouant à ce jeu-là on « voyage » au Japon, en Tanzanie, mais on ne pourra jamais prétendre « d’avoir fait le Depardon ».

Morgane BESSE et Clément BILLAQUOIS

Référence – Conférence de Jordi Bellesta à l’ENSAVT le 28/05/2013