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Minority Report

2002

Steven Spielberg

Twentieth Century Fox Film Corporation and DreamWorks.

Adaptation de la nouvelle éponyme de Philip K. Dick publiée en 1956.

2054, USA, Washington DC. Afin d’éradiquer le crime, l’unité policière d’élite Précrime utilise un système qui permet de prévenir le crime en arrêtant les futurs criminels avant qu’ils ne commettent leur méfait. Il se base sur les visions de trois jeunes extra-lucides, les précogs, capables de prédire les crimes sous une forme qu’il faut néamoins décrypter. C’est la mission du héro énergétique et souverain, John Anderton. A l’aide d’un outil auquel il accorde toute sa confiance, il manipule et recompose les images disparates produites par la « préscience » des mutants et rend ainsi lisible leurs informations. La ville est devenue sûre, un référendum doit décider de sa généralisation à tout le pays et la campagne bat son plein. Le système sucite toutefois des réticences, voire des oppositions. Dans ce contexte, Danny Witwer, délégué du ministère de la justice, est envoyé à Précrime pour faire un diagnostic du système et en débusquer les faiblesses. A ce moment même, les trois précogs prédisent qu’ Anderton va assasiner un certain Léo Crow dans 36 heures. La course contre son futurs commence alors.

Le film mêle action, spectacle et spéculation, ne se contente pas d’illustrer des thèmes classiques de la philosophie : il produit des effets théoriques, il suggère des résonnances, afin de déployer la question du libre-arbitre et du déterminisme : l’informatique, la surveillance, le destin, le zéro crime, ou encore la résistance. Ce n’est cependant pas une « oeuvre ouverte ». Le réalisateur multiplie les perspectives de tel sorte que la description et l’interprétation du réel est infini. Il y a toujours un « reste », un « rapport minoritaire », qu’il n’existe nulle possibilité de totaliser le réel et d’en épuiser toutes les signification. S. Spielberg réalise un film visuellement très raffiné, soutenu par une intrigue complexe qui figure une société urbaine ultra-informatisée et hautement quadrillé. La complexité de la narration tient au fait qu’il faut rendre intelligible le paradoxe suivant : connaître le futur pour pouvoir agir sur son advenu et donc rendre caduque la représentation qui en était faite.

They are watching you

La cité du futur est parcourue par un réseau dense de scanners rétiniens qui permettent d’identifier chaque individu. Dans le film, l’oeil est l’ équivalent  de l’empreinte ADN de nos jours. Ainsi l’identification devient mobile, délocalisée dans la plupart des lieux publics. Ces « identoptique » autorisent donc de controler les flux de personnes en repérant chaque identité dans la foule. Les messages publicitaires se personnalisent alors, réverbérés sur les écrans qui peuplent la ville. Mais l’oeil est surtout le pivot de la surveillance de la ville. Les scanners épient, localisent, et identifie les gens dans tout leur déplacement. L’oeil est donc la carte d’une identité géolocalisable en permanence et qui place à tout moment chaque individu sous contrôle. Recherché dans « la Zone », banlieu périphérique chaotique (régulièrement présente dans les film de science fiction se déroulant dans un futur proche), notre héro pourchassé John Anderton se voie contraint de se faire changer les yeux afin d’échapper à l’identification optique. Suite à la greffe rétinienne, ses anciens yeux lui seront utile pour pénétrer dans Précrime et récupérer le rapport minoritaire.

La thématique de la surveillance dans Minority Report bien très certainement référence au Panopticon de Bentham. Une architecture carcérale imaginé et réalisée à la fin du 18e siècle pour surveiller les prisionniers depuis une tour centrale, avec le minimum de personnel, et de manière à ce que les détenus ne puissent savoir qu’ils sont observés. Cette architecture en anneau avait ainsi pour but de faire intérioriser le regard de l’autorité ainsi que de celle de Dieux en quelque sorte puisque l’édifice centrale devait faire office de chapelle le dimanche. Plus, de créer chez les détenus un sentiment d’omniscience invisible tel que le système pénitencier pouvait se passer de surveillants : “ induire chez le détenu un état conscient et permanent de visibilité qui assure le fonctionnement automatique du pouvoir ”, dit Foucault dans Surveiller et Punir. Dans Minority Report, la surveillance n’est pas centrale, mais délocalisé dans une myriade de capteurs optiques d’identité. En outre, la surveillance dans Minority Report ne se réduit pas à un pur regard omniscient. Elle devient à l’occasion une action à la fois directe et lointaine sur les individus. Dès qu’Anderton est localisé, la voiture dans laquelle il a pris la fuite et qu’il imagine conduire échappe à son contrôle : la machine pilote le bolide à sa place pour le reconduire dans les mains de la police.

Le film aborde très directement le thème des conséquences d’une société sécuritaire visant le zéro crime. Les criminels «potentiels» arrêtés par Précrime subissent une relégation. Ils purgent leur peine dans une sorte de prison, qui ressemble à un silo, où ils placés à perpétuité dans des tubes de verre empilés les uns sur les autres, baingnant dans une sorte de liquide les maintenant dans un état conscient. On remarque d’ailleurs la présence d’un seul gardien posté sur une tourelle centrale. C’est un univers d’idéal sécuritaire qui pratique le fichage informatique. Ces notions nous parlent tout particulièrement aujourd’hui à l’heure du « tous-connectés ». Plus de dix ans après le film, la géolocalisation est très largment utilisée dans le suivi de criminels, tant dans le domaine de la sécurité intérieure des Etats que dans le domaine militaire. Quand la situation le permet, la géolocalisation, les images de caméras de vidéosurveillance, en croissance quasi-exponentielle et à différents échelles, combinée à d’autres capteurs environnementaux, sont recueillies et analysées, notamment dans le domaine de la sécurité intérieure. Aujourd’hui on entend souvent parlé de mise en place de dispositifs que l’on croirait tout droit sortie du film. Par exemple, la police de Santa Cruz (Californie) a testé une application, nommé CompStat, prétendue capable de «prédire» les lieux dans lesquels des crimes sont le plus souvent susceptibles d’être commis selon le moment de la journée. Conçue par un anthropologue et un criminologue, cette application cartographique se basait sur un ensemble de statistiques résultant de huit années d’archives criminelles pour déterminer les lieux les plus risqués à certaines heures. Interrogées par le New York Times, les autorités de Santa Cruz affirmaient avoir constaté une baisse de 27% des cambriolages au mois de juillets comparé à ce même mois l’année précédente. Une baisse qui résulterait des visites ciblées qu’effectuent les patrouilles sur les lieux désignés par le logiciel. Testé pour des petits délits, son usage s’envisage encore aujourd’hui pour des actes plus violents tels que les guerres de gangs. Notons également que IBM avait également présenté un logiciel de suivi des « jeunes délinquants », destiné quant à lui à prédire les risques de récidive.

Le film montre clairement que l’idéal sécuritaire est une idéologie folle dont la mise en oeuvre tue plus sûrement les libertés individuelles qu’elle n’abolit le crime. Les «futurs» criminels interpellé ne sont pas soumis au régime commun de la détention mais à une mesure spéciale de neutralisation. Minority Report interroge donc l’ évolution de nos droits ainsi que de nos libertés fondamentales de vie privée. Des questions qui nous touchent aujourd’hui et pour encore longtemps, à l’ère des empires tel que Google, Facebook et autres véritables banques de données personelles.

Felix Gautherot, Goulven Le Corre, Vincent Macquart

Le Hip-Hop, domaine du rap « conscient » ou rap engagé

« Le monstre aux yeux verts, synonyme de la jalousie,
Taxe l’eau du Sahel juste pour remplir son jacuzzi.
Et c’est comme ça que ça fonctionne dans ce monde de tâches.
Les gens les plus lâches jettent la pierre et ensuite ils se cachent.
[…]
Mais pourquoi ? Pourquoi ? Parce que c’est la faute au biz !
Aux biftons, fiston. Ton vice est devenu dicton.
Ce millénaire est monétaire. Le peuple est impopulaire.
A croire que le Veau d’Or a une promo à l’échelle planétaire.
Il justifie la traîtrise. La fourberie.
L’économie c’est toujours plus de loups dans la bergerie. »
[…]
Dans les bas-fonds on rêve des fonds du FMI.
Mais au fond on sait qu’les familles sont souvent proches du RMI. »

MC Solaar – RMI

MC Solaar est un des rappeurs français les plus reconnus en terme d’engagement politique. Par sa manipulation savante des mots, jouant de l’allitération, les sons induisent un sens à son auditoire. Ici la critique est au capitalisme. Il met en lumière un ras-le-bol des inégalités économiques constatées en France et ailleurs, l’individualisme provoqué par la couleur de l’argent. Il dénonce la société des privilèges.

La France n’est bien sûr pas la source du rap conscient (cf. notre article « Les racines du Hip-Hop et du Rap sont des rhizomes » sur l’ouvrage Le Rap Est Né en Jamaïque de Bruno Blum).

Dès les fondements du mouvement hip-hop, les textes criaient au délaissement du peuple Afro-caribéen par les Etats-Unis et à la criminalité dans les rues et les ghetto que cette misère délaissée provoquaient. Les armes et la drogue sont les outils de la débrouille et de l’évanescence des esprits hors de cette misère (ce dernier étant fortement enraciné dans la culture rasta).

Ce qui a peu à peu donné lieu aujourd’hui au rap qu’on nommera « inconscient » : celui de l’ego-trip à répétition où des « gangsta rappers » s’affublent de luxueux vêtements, sont entourées de jeunes femmes plus que déshabillées, de voitures haut-de-gammes et de drogues en quantités déraisonnables.
Ils affichent d’une certaine manière leur succès et la richesse obtenue grâce au « game » du hip-hop tout en parlant des quartiers pauvres desquels ils sont issus et des crimes par lesquels ils ont dû passer pour en arriver jusqu’ici.

Alors que les ancêtres du hip-hop dénonçaient les inégalités de notre société capitaliste et prônent la solidarité, les rappeurs, en tout cas états-unien, les plus écoutés aujourd’hui vantent les crimes commis par le passé et l’empire commercial qu’ils ont fondé.

La scène française comptent pas mal de copies du genre gangsta rap, mais heureusement certains n’oublient pas que le rap se doit d’être critique. Le rappeur Disiz dénonce effectivement la divergence des gangsta rappers de la droite ligne du rap, par ces textes :

« Le rap file un mauvais coton comme un esclave du Mississipi
[…]
Ma conscience me suit
Vie sans souci ?
Ca c’est pas possible
Les mecs d’ici
Ceux d’en haut, j’suis soucieux quand ils s’associent
Pas de principe
Tu es leur cible
Consommes leurs sapes et leurs disques
Ils te vendent du rêve, te divertissent
Ton temps de travail ils le convertissent
J’te dis tout ça mais je vends le mien
Pourquoi faire le mal, pour faire le bien ?
Putain est-ce l’époque, est-ce le pays? Pourquoi tu te plains ?
Fais ta Money
J’me dis qu’j’ai pas le droit
Je culpabilise
Je devrais être tuit-gra
Je comptabilise
Bande d’abrutis, pompes à fric
On vous divertit pendant qu’on pompe l’Afrique
Vous êtes bon qu’à kiffer regarder des clips »

Jérôme MATHIOT, Antoine CARTIER, Paul de ROBILLARD